Ateliers littérature

Café-philo animé par Jean-François Sabourin le 5 juin 2018

 

Introduction


Tout d’abord, je vous propose d’étendre le champ de la question posée en l’intégrant à une dimension plus globale.

Celui de la joie, du plaisir, et du bonheur. Il convient de les différencier :

La Joie : est un sentiment plus complet, on est satisfait corps et âme ; il peut y avoir des plaisirs tristes par leur répétition, par leur dimension d’un progrès : joie d’apprendre, de contempler, de créer. C’est la satisfaction de progresser qui fait qu’on est joyeux, même s’il ne s’agit que de progresser vers soi : la joie vient du fait qu’on a trouvé ce qui nous correspond. La joie est la réalisation d’un désir actif qui découle de la nécessité de notre nature. C’est ce que soutient SPINOZA quand il écrit : « Par Joie j’entends donc, une passion par laquelle l’Esprit passe à une plus grande perfection. Et, par Tristesse, une passion par laquelle il passe à une perfection moindre. » Mais la joie, contrairement au bonheur, est une émotion de courte durée et passagère, elle est un passage d’un état à un autre.

Le Plaisir : c’est la prise de conscience de la satisfaction d’une tendance, d’un désir ; elle est intense, mais brève et incomplète (plaisir du corps ou de l’âme, satisfaction d’une seule tendance).

Le Bonheur : Kant le définit comme …
« l’état d’un homme raisonnable à qui dans tout le cours de son existence tout arrive selon son souhait et sa volonté ».
C’est donc la totalité des satisfactions possibles.

La joie, aussi bien en tant que plaisir ou jouissance, est avant tout réelle. Elle existe sous mille formes dans la réalité la plus quotidienne.

L’expérience du plaisir quant à lui est omniprésente, aussi bien comme réalité anticipatrice ou désir que comme réalité accomplie, en tant que joie vécue dans la réalisation et la réussite vers laquelle s’orientait le désir.

Emotion fondamentale, sa tonalité accompagne tout ce qui est lié à l’expérience d’un bien. Pour Aristote, non seulement elle est la fin de l’éthique mais aussi la fin de la politique, car la cité juste, elle aussi, est heureuse.

L’importance de la question pour la philosophie est crucial et premier. Etudier la joie - le bonheur, le plaisir - pourrait apporter des réponses à plusieurs questions, à savoir quelle est la limite de l’expérience humaine ; quel est le préférable moralement, et quel est le maximum de réalisations auquel on peut prétendre ; quel est le rôle précis de la philosophie concernant cette quête de la joie, et sa légitimité pour en parler.

Beaucoup d’êtres ne sont pas encore arrivés jusqu’à aimer la joie en eux-mêmes ; ils sont inquiets tant qu’ils n’ont pas d’inquiétude, et ne se rassurent que s’ils traversent quelque crise de tristesse et de découragement de laquelle ils croient sortir comme purifiés.

 

1/ L’Art d’être heureux

Être heureux, ce serait, semble-t-il, ne connaître ni souffrance ni insatisfaction. À la définition négative, il faut ajouter une caractéristique positive : comment définir le bonheur ? Qu’est-ce qu’être comblé ? La satisfaction de tous nos désirs n’engendrerait-elle pas satiété et ennui ? Et quelle valeur conférer à la recherche du bonheur ? Le bonheur est-il le bien suprême, la seule chose qui vaille d’être cherchée ? Ou bien la valeur du bonheur dépend-elle de la qualité morale du bonheur recherché ? Faut-il même parfois, au nom d’une exigence morale, renoncer au bonheur espéré ?...

Il n’est pas possible de nier qu’un être vivant, et conscient de son existence, désire inévitablement être heureux – ou, au moins, ne pas être malheureux. Et que la vie lui apprend, souvent bien trop vite, que cette aspiration idéale ne se réalise que rarement. Faudrait-il alors prêcher la résignation, le renoncement, la castration ? À y venir trop vite sous prétexte de réalisme, on risque de manquer l’essentiel, la confrontation à l’impossible de nos désirs ; non comme fatalité engendrant la déception, mais comme force irrépressible, pulsionnelle, alimentant un principe de plaisir dont il nous faut regarder les destins.

On serait tenté de considérer que de la joie au bonheur, il n’y a qu’un pas. Or, l’idée du bonheur vient souvent de son absence. C’est pourquoi la dimension collective et politique de la question s’impose. On connaît tous le mot de Saint-Just « Le bonheur est une idée neuve en Europe ».

Plus largement, a-t-on le droit de penser au bonheur dans un monde violent, injuste, difficile ? Est-ce qu’on lutte parce que l’on n’est pas heureux ? Pour être heureux ? À la place d’être heureux ? Ou encore : peut-on prendre du plaisir ou éprouver du bonheur alors qu’on souffre ? Alors que d’autres souffrent ? Le bonheur est-il une utopie, un rêve, toujours inaccessible ? Est-ce une aspiration populaire ? Une idée bourgeoise ?

Il ne s’agit pas de nier l’inégalité devant le bonheur, l’importance des conditions sociopolitiques, la souffrance au travail, etc. Ce qui détruit toute capacité d’être heureux n’est pas tant la dureté de la vie que l’excès de fatigue et d’exigences supportées par l’individu, l’effraction traumatique de son équilibre vita.

Si le bonheur est un idéal de l’imagination il ne peut être conceptualisé ni défini, il reste toujours particulier et indissociable de l’histoire intime de l’individu ; il produit des figures et des attentes qui, à la fois, en soutiennent l’espoir et peuvent aliéner son attente.

 

2/ L’agréable et le bien

Le plaisir apparaît comme le premier bien spontanément recherché. Mais l’agréable se distingue cependant du bien. Le plaisir que le tyran prend à exercer arbitrairement son pouvoir provoque le malheur d’autrui et son propre mal moral. Ce qui nous fait envie n’est pas toujours un bien, et l’attirance peut même s’opposer à ce que nous voulons vraiment : la volonté d’être bon sportif suppose un entraînement intensif, astreignant et douloureux et peut s’opposer à l’envie de paresser ou de garder du temps libre. De plus, l’agréable peut correspondre au simple soulagement d’une douleur, et donc coexister avec un mal.

Platon affirmait que « l’homme de plaisir est insatiable et jamais satisfait, il ressemble à un tonneau percé ».

 

3/ Bonheur et joie

La joie, c’est l’expérience la plus forte et l’émotion la plus positive que peut connaître un être humain. Elle prend tout l’être. On a un tel sentiment de plénitude que l’on a l’impression que le temps s’arrête. Spinoza nous dit d’ailleurs que : « les joies les plus grandes nous font goûter à l’éternité ».

Le bonheur est davantage une harmonie et un équilibre, liés aux choix que l’on a faits. Ce n’est pas forcément très intense, alors que la joie l’est.

L’idéal est d’avoir un bonheur construit sur la joie, c’est-à-dire une joie permanente. C’est souvent le fruit d’un long travail sur soi pour se libérer de tous les obstacles qui musellent la joie de vivre, qui est la joie fondamentale : nos peurs, notre tendance à tout rationnaliser…

Force est de constater que nous sommes plus dans la quête du plaisir que dans celle de la joie et du bonheur. Car le plaisir est facile, accessible à tous. C’est l’expérience qui demande le moins d’efforts, et donc la plus commune. Beaucoup de gens disent qu’ils cherchent à être heureux. En réalité ils recherchent surtout à avoir le plus de plaisirs possibles. Et c’est ce qu’ils appellent le bonheur.

Le plaisir et la joie sont des émotions qui ne durent pas forcément. Alors que le bonheur est un état d’être durable et global, qui se construit. Le plaisir ne se construit pas car il est lié à une stimulation extérieure. Quand celle-ci disparaît, il n’y a plus de plaisir. C’est ce qui le rend fragile.

Il y a, selon Spinoza, des joies passives et des joies actives. La joie passive vient de l’extérieur, comme le plaisir, et ne dure pas. La joie active est en nous, c’est la joie de vivre. C’est un état d’être, comme le bonheur.

Deux chemins mènent à la joie active : un chemin où l’on va vers soi et un chemin où l’on va vers autrui. Pour cela, il faut réussir à ne pas être dépendant du regard des autres. Car parvenir à être soi-même met souvent dans une joie permanente. Et plus on est soi-même, plus on est ouvert aux autres, et donc susceptibles d’avoir des relations de qualité, qui elles aussi nous mettent dans un état de joie.

L’une des plus grandes expériences de la joie, c’est le travail. Pour deux raisons :

  • Tout d’abord, l’être humain doit, pour se réaliser, être dans l’action. La contemplation ne suffit pas. Il a besoin de concrétiser ce qu’il pense, ce qu’il est. Si on fait ce pourquoi on est fait dans ce cas le travail peut être un facteur de joie, et non de souffrance.

  • Par ailleurs, le travail est souvent créatif. Or, dès que l’on est dans la créativité, on est dans la joie. Bergson fait ce lien entre la joie et la création : « L’effort que l’on fait pour réaliser quelque chose permet de se dépasser. On progresse, on s’élève et cela génère de la joie».

Le bonheur n’est donc pas dans l’oisiveté… parce que l’environnement social est extrêmement pesant. Notre société n’imagine pas que l’on puisse être en devenir, ou en transformation : il y a ceux qui réussissent et ceux qui échouent, et en dehors de cette vision binaire, il n’y a rien !

Mais l’attente participe aussi au plaisir… L’être humain est un être de désir. C’est l’essence même de l’homme. Rien ne sert d’étouffer ce désir. Il faut l’orienter de manière juste, en le projetant sur des choses ou des personnes qui nous font grandir.

Les philosophes de l’Antiquité, comme Sénèque, le disaient déjà : « Si tu veux être malheureux, compare-toi ». Le problème est que, dans notre monde globalisé comme le nôtre, ce qui nous rend toujours plus malheureux c’est que nous sommes incapables de nous satisfaire de ce que l’on a. On attribue à Saint Augustin cette citation : « Le bonheur, c’est de continuer à désirer ce qu’on possède déjà ».

 

4/ L’acte de fondation

Afin de distinguer la Joie du plaisir, et d’éviter la simple évocation d’un simple type de joie sans véritablement définir ce qu’elle est, Misrahi (philosophe du XXème siècle) tente d’apporter une définition actuelle de ce qu’est la Joie. Il déclare que « la joie est un acte et que le bonheur est constitué de l’ensemble des actes de joie lorsqu’ils sont des actes substantiels ».

La joie serait donc un acte à travers sa fonction signifiante. L’acte de joie donne des valeurs aux événements, il invente les critères éthiques ou esthétiques de ses valeurs. La joie ne serait donc pas un simple sentiment éphémère ; ce serait un acte conscient, libre, intentionnel, signifiant et réflexif qui se prolonge dans le temps.

Cet acte de fondation est une joie car il nous donne la maîtrise de notre vie à travers la compréhension et la connaissance. Dans cet acte de fondation, de recherche de la Joie, la philosophie est source de Joie de par son caractère autonome, réfléchi et réflexif, ainsi que désirant.

Mais, l’acte de fondation ne suffit pas. Dans l’établissement de la Joie, Misrahi propose d’y inclure la relation à autrui, qui est souvent source de souffrances tant les hommes cherchent à se dominer et se faire du mal.

 

5/ Les quatre actes de la joie

Pour Robert Misrahi, le chemin du bonheur passerait par l’accomplissement des quatre actes de la Joie.

Le premier, celui de la fondation de l’être,

passerait par une conversion du sujet : elle consiste pour celui-ci à réaliser sa nature de conscience et de désir. Le sujet est maître à bord et peut, une fois éclairé, prendre les décisions adéquates dans son existence. Pour s’orienter dans ses choix et déployer son essence d’être de désir, le sujet doit : en premier, connaître la joie et s’en servir comme guide ou cap, ensuite, réaliser sa réflexivité, son libre-arbitre, sa nature de conscience et de désir, et enfin choisir de s’engager sur la voie du bonheur. C’est la fondation de l’être.

Le deuxième acte de la joie serait le rêve :

Il n’y aurait pas de monde ailleurs ou à une autre époque, plus souhaitable. Le sujet vit dans ce monde ici et maintenant et le crée par son regard. Son regard poétique sur le monde est une voie vers le bonheur en même temps qu’il structure et crée ce monde via sa conscience, ses actions et sa perception. La beauté du monde est constatée et créée par ce regard.

Le troisième acte serait l’action :

Le sujet est également un être d’action, car il est désir, désir éclairé mais néanmoins désir. L’activité conduite a la double vertu de permettre l’expression, la matérialisation du désir mais aussi de structuration du temps. Egalement, sous sa forme la plus aboutie, l’activité est création, la plus haute forme d’expression de l’individu, celle qui génère le plus de joie.

Le quatrième acte serait l’amour :

Il est d’abord spécularité (réflexion, effet de miroir). L’autre est examiné comme sujet et non pas comme objet utile à ses fins. La spécularité est concomitante à la réciprocité, c’est-à-dire le don sans contrepartie. L’amour en est la plus haute forme. Il est générateur de joie, de co-construction et d’expression de son désir, puis occasion de plaisir. Via une refondation philosophique, en posant un regard joyeux sur le monde, par une activité et en aimant, le sujet est sur un chemin de joie et de bonheur.

 

6/ Conclusion

En conclusion, je vous propose d’examiner cette affirmation selon laquelle : « la joie ne se décrète pas mais la joie s’invite ». C’est-à-dire qu’on ne peut pas décider d’être en joie mais on peut cultiver un état d’esprit et un climat favorable qui vont permettre à la joie d’advenir. Nous sommes donc responsables de nos choix à travers un état d’esprit et à travers des attitudes.

La joie survient lorsque nous nous dépassons, lorsque nous réalisons quelque chose qui nous fait grandir. Lorsque nous prenons des décisions courageuses qui vont influer sur le cours de notre vie.

La Joie fait partie des 4 émotions majeures au côté de la Colère, la Peur, et la Tristesse.

  • La colère nous permet de mettre un terme à un préjudice.

  • La Peur, elle, nous permet de nous préserver d’un danger réel ou imaginaire.

  • La tristesse nous permet de faire le deuil suite la perte d’une personne, d’une chose ou d’une situation.

Ces trois émotions sont utiles pour faire cesser une situation qui ne nous est pas bénéfique. Alors que la joie nous permet de prolonger le moment, pour soi et avec les autres, car la joie est communicative, elle est virale. La joie nous permet également un regain de vitalité. Elle nous apporte de l’énergie, et quand elle est suffisamment maintenue dans le temps : elle nous fait accéder au bonheur.

 

« La Joie se manifeste chaque fois que nous nous grandissons.
 C’est une entrée en résonnance de notre personnalité avec notre Ego
 »

Bergson

 


 

Contribution de François

De quoi la joie est-elle le nom ?

  • 1) Quelles sont les différences entre la joie, le plaisir et le bonheur ?
    • La joie ne se provoque pas, elle arrive à des moments inattendus ; on peut simplement faire en sorte de la provoquer ;
    • Le plaisir est fugace, et, peu après en avoir joui, se retourner en manifestations néfastes (alcool, nourritures trop copieuses…) ;
    • Le bonheur se vit dans le temps ; c’est un long chemin que chacun de nous doit rechercher ; parfois il est difficile à trouver, et les recettes ne sont pas toujours celles qu’on croit ;
  • 2) La recherche de la gloire ou de la reconnaissance d'autrui est-elle une compensation à un manque de « joie intérieure » ?
    • Oui, si elle est narcissique ;
    • Non, si elle est vécue comme un tremplin pour aller vers les autres et les aider ;
  • 3) Pourquoi parle-t-on de joie dans les religions ? (et non pas de plaisir et de bonheur)
    • Les religions considèrent que l’homme est sur terre pour expurger sa faute originelle ; il doit s’en acquitter en souffrant. Seule, la joie, sentiment non provoqué, est admise ;
  • 4)  La joie est-elle un affect par lequel l'esprit passe à une perfection plus grande ?
    • C’est un élément important pour aller vers la perfection, aussi bien la joie que nous ressentons, que celle rayonnée par notre entourage ;
  • 5) La joie ne peut-elle éclater que parmi des gens qui se sentent égaux ? 
    • Bien sûr que non, et heureusement ! Que veut dire égaux ? Il ne pourrait pas transparaître de joie lorsque des personnes dotées d’un handicap, par exemple, rencontrent d’autres personnes ? Faire entendre une telle idéologie amène au nazisme !!!
  • 6) Peut-on compter sur la pitié des hommes quand ils peuvent se donner l'importante joie de punir ?
    • Punir ne peut apporter de joie, tout juste un plaisir narcissique malsain ; cette question est une entourloupe !!!
  • 7) Avons-nous d'autre devoir au monde que de la joie ?
    • La joie n’est pas un devoir ! Cette question est très subjective ;
    • Lorsque que l’on rayonne de joie cela transparait sur les autres et finit toujours par aider les autres à partager notre joie ; en ce sens, être joyeux est notre tout premier devoir !