Ateliers littérature

Café-philo animé par Jean-François Sabourin le 2 mai 2018

 

 

Introduction

Peut-on être Ici  tout en étant Ailleurs ?

Lorsque l’on rêve d’un ailleurs, on imagine forcément une sorte d’Eldorado à conquérir ou à retrouver. L’Ailleurs se vit sur un mode nostalgique, ou romantique, et contient cette dimension rétrospective d’un retour à l’origine, ou d’une expérience de dessaisissement.

Désirer partir Ailleurs, c’est exprimer le désir d’aller à la rencontre d’une altérité, quelle qu’elle soit. Et il y a mille façons de penser l’Ailleurs. Mille façons de rêver d’un Ailleursidéal, sans souffrances, adapté à nos besoins et nos désirs. Sûrement rêvons-nous d’un Ailleurs parce que le lieu où l'on vit ne nous suffit plus, ou parce que cela correspond à une soif d’absolu, une sorte d’Ici inversé, afin de se consoler de la difficulté à vivre et s’épanouir dans le monde présent. On peut aussi dire que le besoin d’Ailleurs est nourri par le désir, la curiosité d’aller voir si l’herbe n’est pas plus verte là-bas plus qu’ici, ce qui suscite le besoin de partir.

 

I/ Ici et Ailleurs

C’est un fait : nous avons besoin de rêver. On rêve devant un tableau, en lisant un roman, en écoutant une symphonie, ou sur une carte.

Nous avons besoin de rêver, mais nous avons tout autant besoin de confronter ce rêve à la singularité du monde. Le voyageur, celui qui se confronte, est un homme curieux, avide de nouveautés, et de singularités. Il n’a pas peur de la déception, ou de la différence.

C’est un individu qui est prêt à abandonner armes et bagages, et qui ne nourrit aucun sentiment de supériorité.

Il va à la rencontre des autres peuples, des autres cultures et des pays, sans préjugés, lâchant avec ses opinions, ouvert à l’altérité. C’est donc un homme prêt à se dépouiller, à se laisser bousculer et remuer, voire transformé. Car, nécessairement, le voyage transforme.

A l’inverse du sédentaire, qui a investi un lieu, et qui se refuse à le quitter, tel un « assigné à résidence », l’homme qui part, le voyageur, est un être en marche. Il avance sans cesse. Il peut avoir fait le tour de la planète autant que nécessaire. Il marche sans s’attacher.

 

2/ Les errants et les nomades

Je vois deux types de non sédentaires : les errants et les nomades.

Les premiers n’ont pas de but, ils sont sans amarres, et se cherchent en recherchant ailleurs un lieu où se trouver, au hasard des rencontres. Ce sont généralement des gens qui souffrent, et qui sont en quête. On ne peut raisonnablement demeurer errant. L’errance se perd à l’endroit même où elle prétendait se trouver.

Les nomades en revanche ne sont pas en quête. Ils ont une tendance comportementale à ne pas se fixer. Ils ne désirent s’attacher à rien : ni goût, ni culture, ni idée, ni lieu géographique. Ils ne suivent pas une logique droite, avec un début, un milieu et une fin. Tout ici, est milieu. Le nomade évolue dans l’espace et ne cherche pas l’imprévu. Il n’est donc pas hors du monde. Il emporte avec lui sa propre maison. C’est probablement même toute la force du nomade : posséder un ancrage à un espace immobile, tout en demeurant d’une mobilité extrême.

Le non-mouvement c’est le signe de la fin du voyage, de la mort, d’une absence de vie.

Je crois que le mouvement c’est la vie. Spinoza employait le terme latin de conatus qui est le mouvement perpétuel des êtres vivants, toujours tiraillés entre déploiement de puissance et manque de déploiement de puissance. Le sédentaire est quelqu’un qui ne bougeant plus, semble comme mort. Assis, dans une routine, des habitudes qui ont réglé la vie au hasard, l’imprévu, et l’imprévisible.

Cet attachement à un lieu n’est pas nécessairement une anomalie, mais elle relève plutôt d’une peur : peur de ressentir des émotions négatives, comme par exemple la peur elle-même. Ce serait probablement même la peur de la peur que le sédentaire chercherait à fuir.

Le voyageur impénitent, qui ne reste jamais en place, est aussi animé par la peur, et qui instrumentalise le voyage. Il se sert du voyage pour se guérir, ou du moins le croit-il fermement. Il ne voyage pas par amour du voyage, mais par crainte de ne pas se perdre. En voyageant, il ne part pas à la découverte des autres, et ainsi de lui-même, il tente coûte que coûte de n’avoir pas à s’affronter en s’oubliant dans ses nombreux périples. Courant sans cesse, il fuit toute possibilité d’introspection, puisque cela demande que l’on se stabilise un instant.

 

3/ Revenir d’ailleurs

Le voyageur qui rentre, l’aventurier, le sans-attache, qui ne cherchait ni à fuir ni à rester, qui est parti pour découvrir, aller à la rencontre d’un rêve qu’il voulait vérifier, revient de son long périple bariolé, transformé, définitivement dépouillé de ses certitudes. Il était parti à la conquête d’une vérité, et s’est bardé de mille vérités à présent qu’il rentre chez lui. Il n’est plus de ce pays qu’il a quitté pour en visiter des centaines d’autres. Il n’est plus d’une seule nation. Il appartient à mille nations, dix mille, cent mille. Il est citoyen du monde.

L’Ailleurs lui a appris qu’il n’y a pas de vérité universelle. Chaque peuple, chaque culture, chaque pays, chaque endroit détient sa propre vérité, ses propres valeurs, et ses propres convictions. Il est parti ailleurs pour vérifier son rêve, et il en est revenu dépouillé du rêve.

Certes, la leçon est intéressante, mais ne suffirait-il pas de parcourir sa famille, son quartier, sa ville pour recevoir la même leçon ?

Alors que va-t-on réellement chercher ailleurs ? Qu’allons-nous chercher là-bas qu’il y a plus qu’ici si ce n’est un idéal, une illusion de vérité, ou mieux un Eldorado ? Et le voyage n’en sera qu’un plus profond traumatisme, au point qu’on en reviendra déçu, désillusionné, se demandant s’il n’aurait pas été plus sage de ne pas partir.

Serait-on alors parti pour comprendre qu’il n’a servi à rien de partir ?

Le serpent se mordant ainsi la queue, il serait urgent de sortir de ce paradoxe.

 

4/ Cesser de souffrir

Souvent nous regardons ailleurs, parce que nous avons peu conscience de ce qui se passe ici, là, dans l’instant présent. Nous sommes pétris d’Ailleurs, autrement dit de promesses de bonheur.

Nous cherchons au loin ce que nous pensons ne pouvoir trouver ici, là, dans ce qui est familier, proche de nous, voire en nous. Nous partons très loin, aux confins du monde, chercher ce qui était tout près, au plus proche. Nous refusons de vivre dans l’instant présent. Nous nous projetons systématiquement en arrière, dans la nostalgie du passé, ou nous anticipons sur l’avenir, en fantasmant des auspices meilleurs ou des tragédies à venir.

Nous ne vivons donc jamais. Nous ne survivons pas non plus. Nous sous-vivons.

Vivre dans le passé, c’est se condamner à ne pas vivre.

C’est-à-dire qu’on se maintient sciemment dans la nostalgie ou le regret, donc dans la souffrance. Si le mot « amour » par exemple génère en nous regrets ou frustrations dès que nous aurons activé le bouton mémoire, nous nous rappellerons des images de notre amour en convoquant en nous des sensations et des émotions qui nous associeront à ces perceptions. Mais rien de tout cela ne sera réel, et nous n’aurons pas fait face à une réalité présente. Nous nous serons mis entre parenthèses. Nous n’aurons pas non plus revécu cette réalité, nous l’aurons simplement fantasmée, perdus dans nos propres illusions.

Ce rêve vain peut nous conduire, une vie entière, à fuir, et à fuir notre propre être, à ne pas voir que les choses se déroulent ici et maintenant, c’est-à-dire dans le présent.

 

5/ Le bonheur

Que savons-nous d’hier ou de demain ?

Pour cesser de souffrir et de partir, il nous faut rendre le sens aux choses du présent.

Les stoïciens nous conseillaient, à juste titre, de nous attacher à ce qui dépend de nous et de nous déprendre de ce qui ne dépend pas de nous. Les bouddhistes nous proposent de pratiquer de manière régulière, chaque matin et chaque soir la méditation assise. Le tantrisme cachemirien nous conseille de nous concentrer sur notre respiration et de prendre conscience de celle-ci, afin de réaliser que nous sommes ici et maintenant.

Ce dont je suis sûr, c’est que nous ne sommes maîtres que de ce qui dépend de nous. Ce dont je suis sûr aussi, c’est que nous nous perdons dans les constructions mentales comme les rêves ou les illusions, nos aspirations à trouver une herbe plus verte ailleurs, et nos désirs, généralement vains et douloureux.

Se défaire de ses désirs ainsi que de ses illusions, ne plus se laisser enfermer dans ses pensées, et dans ses regrets et ses peurs face à l’avenir devient possible si nous considérons que la porte de la libération se trouve dans la prise de conscience de l’ici et maintenant.

Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? Pour les Occidentaux, l’ici et maintenant, ou la voie, est assez peu compréhensible. Nous avons fondé notre valeur première sur l’action, et que ce soit Socrate, ou encore Descartes, tous les grands représentants de la libération de l’homme ont valorisé l’agir. Or, agir, c’est tendre vers l’avenir, c’est être en devenir. On peut donc difficilement comprendre les notions d’ici et maintenant, qu’il n’est pas inepte d’opposées à celles de l’ici et de l’ailleurs.

Nous sommes là encore et toujours dans la projection. On va se dire que cet endroit est indigne et on va chercher à le fuir ou le quitter, que cette situation n’est pas acceptable et on va mettre toute son énergie à la changer. Et pendant ce temps, si les choses semblent bouger un petit peu, on n’est pas en phase avec soi-même ; on se met volontairement dans une situation inconfortable.

En prenant conscience de l’ici et maintenant, on tri ses désirs, surtout les plus inutiles et les plus illusoires. On cesse de croire que notre seule volonté est suffisante pour changer les choses, et maîtriser notre vie. On si libère des dogmes, des opinions, des savoirs tout faits et des illusions. On laisse filer toutes les pensées qui passent, en ne s’attachant plus à elles, on accueille l’instant présent ; en vivant en phase avec notre être, et l’être de l’instant.

Eckhart parlait du détachement, qui était principalement une expérience de l’intime. On retrouve une formule semblable sous la plume de Marc-Aurèle, lorsqu’il écrit dans ses Pensées pour moi-même : « Le propre de l'homme de bien reste de chérir et d'accueillir de bon cœur la trame de sa destinée, de ne pas perturber, en le mêlant à une foule d'images, l'Esprit qui l'habite… »

On voit donc que l’ici et maintenant n’est pas si éloigné de notre culture occidentale, et de notre sagesse antique. Être attentif à ses pensées sans jugement, ni désirs, accepter ce qui est sans vouloir rien changer, prendre conscience de l’instant présent en l’habitant de tout son être est la clé de la libération. Vivre en conscience, c’est-à-dire vivre dans l’ici et maintenant c’est se détacher du rêve ou de la fuite vers l’ailleurs. C’est vivre dans le non-attachement aux images mentales, aux désirs illusoires, et aux projections. C’est revenir à la proximité avec son être et l’être lui-même.

Accepter ce qui est, n’est pas se résigner.

 

6/ Le voyage intérieur

En cessant de nous battre contre le monde, cherchant systématiquement à lui opposer notre volonté, pris dans les fers de la dualité, nous devons enfin nous réconcilier en premier avec nous-mêmes.

Car, nous ne saurions être une individualité au bord du monde, ou en-dehors du monde, mais comme le disait Spinoza, je pense que nous sommes un élément du monde, et que nous devons rechercher à retrouver notre juste place dans ce monde. En se fiant à l’ici et maintenant, on peut parfaitement retrouver cette unité.

L’unité originelle avec le monde.

Je dirais personnellement que c’est là accomplir une véritable révolution intérieure.

Considérons cette révolution comme un voyage. Le seul qui vaille.

Ça n’est pas un voyage de conquête extérieure, c’est un voyage de libération de nos aliénations, de nos illusions, de la scission qui s’est opérée en nous depuis le début, et qui nous éloignait de nous-mêmes.

C’est un voyage qui nous fait aussi comprendre que l’ailleurs n’existe pas, que c’est une pure illusion de notre esprit, et que seul ce qui est en nous peut être vaincu et transcender.

 

7/ Conclusion

Pour conclure, je dirais une chose finalement assez simple :

Nous pouvons comprendre nos émotions, nos obsessions, ou encore nos habitudes et les réformer ou les améliorer si besoin était. Mais au final, on peut retenir que la force dans l’attention sera toujours supérieure, voire plus efficace, que tous nos vains désirs de contrôle ou de pouvoir sur le monde.

« Plutôt réformer nos désirs que l’autre du monde » écrivait Descartes.

Je dirais qu’il faut apprendre à se connaître intérieurement, pour pacifier nos tensions, et ainsi pacifier le monde extérieur. Qu’il faut savoir quitter le monde de l’inutile pour conquérir celui de l’essentiel qui habite chacun de nous ici et maintenant !

Quitter n’est pas nécessairement partir !