Ateliers littérature

Café philo du lundi 19 février 2018 animé par Jean-François Sabourin

 

 

  1. Faut-il préférer la certitude au doute ?

Lorsqu’on est certain, on est à la fois convaincu d’avoir raison et d’avoir la preuve que l’on détient la vérité. Au contraire, douter, c’est remettre en question des prétendues vérités.

Cependant, il est incontestable qu’il n’existe objectivement qu’une seule vérité, et, par conséquent, puisque tout le monde n’a pas la même vision du monde, on peut dire que beaucoup d’Hommes ne détiennent pas la vérité et ne devraient donc peut-être pas être certains de leurs convictions. Peut-être devraient-ils se demander s’ils ont réellement raison, si le fondement de leurs certitudes est toujours incontestable, et donc douter de leurs propres vérités. Alors, faut-il vraiment préférer la certitude au doute parce qu’elle permet d’avancer en apportant de la confiance en soi et de l’assurance, tout en sachant que cela présente des risques d’aveuglement et d’enfermement dans un monde probablement illusoire ?

Je vous propose de démontrer dans une première partie l’importance de la certitude dans notre monde, puis nous montrerons le danger que représente trop de certitude, pour en arriver à l’importance du doute qui ouvre les portes d’une troisième dimensions, celle de l’espoir.

 

Il y aurait trois sortes de certitude.

  1. Mathématique, résultant de la démonstration mathématique. Tous les hommes reconnaissent pour vrais les vérités établies mathématiquement.
  2. Physique. Quand nous voyons une chose, nous sommes sûrs que nous la voyons ; nous avons une certitude purement intuitive, mais aussi forte que la certitude mathématique ; elle est commune à tout le monde.
  3. Morale. Nous sommes souvent certains de choses qui ne sont ni mathématiquement prouvées, ni fait d'observations. Le propre de la foi est d'être au-dessus de la démonstration mathématique. Nous ne sommes jamais si convaincus que quand nous croyons en vertu de la foi. Et pourtant les vérités de cet ordre ne se prouvent ni par les faits, ni par démonstration.

Il s’agit là d’une troisième forme de certitude et de beaucoup la plus fréquente dans la vie ordinaire. A l'appui de nos idées courantes, nous ne pouvons guère donner de preuves rigoureuses, et pourtant nous sommes convaincus. C'est là, la certitude morale.

La certitude est un moyen de garder des repères : si on n’était certain de rien, alors tout serait ambigu, l’hésitation serait constamment présente, et les conséquences seraient sûrement désastreuses. Le scepticisme, c’est-à-dire la remise en doute de toute vérité présumée, dans son absolu, bouleverserait donc toute pensée sur la vie, puisqu’on ne serait jamais sûr de rien. Les certitudes sont donc indispensables pour garder un lien avec le monde qui nous entoure, à condition qu’elles soient universelles. Si le doute s’immisçait dans cette constatation, c’est le fondement même de notre espèce qui serait remis en question. C’est pourquoi la certitude permet de donner un sens à la vie.

Un monde sans certitudes serait non seulement chaotique, mais, plus dramatique encore, il serait insupportable : comment être sûr que l’on est heureux ? Peut-être que cet homme me ment, peut-être qu’on se moque de moi, peut-être que tout cela n’est qu’un rêve, peut-être que c’est une hallucination, je ne sais pas, rien n’est certain…

L’Homme, ayant cette particularité qu’est la conscience de soi, est enclin à la recherche du bonheur. Ainsi, il faut qu’il ait l’espoir de parvenir à être heureux. Mais pour être heureux, il faut en avoir conscience, et donc en être certain. Or, douter constamment de son bonheur ne peux pas rendre heureux, comme l’a dit Zola : « Aucun bonheur n'est possible dans l'ignorance, la certitude seule fait la vie calme ».

Un monde incertain serait donc totalement invivable à cause du manque de fondements qui formeraient un minimum de réalité indéniable nous servant de repère. Un tel monde est donc tout simplement impossible. Des certitudes s’imposent d’elles-mêmes, elles sont indispensables à toute vie humaine pour qu’elle ait un minimum de sens, qu’elle ne soit pas désorientée.

Dans un de ses écrits, Somanos SAR, jeune écrivain cambodgien, la présente de manière admirable : "La certitude est la carapace de l'esprit. Elle protège contre l'hostilité, la violence et l'incertitude du monde. Un monde où l'homme, du fait de l'acuité de sa conscience, a peur de tout… La conscience est une coquille de noix dans un océan de peur".

On voit combien cette certitude est nécessaire à la régulation de notre mental. Pourtant, poussée à ses extrémités, elle peut conduire à la maladie et à certaines formes d'intégrisme dont on connaît de longue date les dégâts pour soi et pour les autres puisque la mort en est la plupart du temps la conclusion. En effet, elle aveugle, isole, rompt insidieusement tout lien social dont nous avons pourtant un besoin vital et tue.

En somme, il ne vaut de certitude que celle que l'on est prêt à partager en la remettant perpétuellement en cause.

 

  1. Le doute et la certitude

 "Je doute donc je sais (ou j'essaye)", pour paraphraser Descartes qui disait : "je pense donc je suis".
Le doute, perçu à tort et de plus en plus fréquemment comme un accès de faiblesse, il fait pourtant intimement partie de notre existence. En effet, ne pas douter éviterait tout questionnement. Cette attitude peut paraître confortable aux yeux de certains, elle n'en demeure pas moins totalement irréaliste.

En effet, seul celui qui prétendrait tout savoir sur tout pourrait se dispenser d'un tel exercice. Et, à ma connaissance, celui-là n'est heureusement pas encore né. Il me semble toutefois que l'on peut distinguer pour l'essentiel deux grands types de doute.

  • L'un ouvre à la réflexion. Il est qualifié par certains de métaphysique.
  • Le second enferme, et génère à l'extrême un état de grande souffrance sur le plan psychologique pour celui qui le rencontre alors.

Le premier nous ramène naturellement au siècle des Lumières et à certains de ses illustres représentants comme Descartes. Grâce à cette réflexion consistant à admettre que l'on puisse se tromper ou être trompé par ses sens, des scientifiques de cette lointaine époque sont à l'origine d'une révolution scientifique unique en son genre dont nous bénéficions encore aujourd'hui des effets.

Comme tout est affaire d'équilibre et donc d'instabilité, le doute entretenu dans certains de ses excès peut conduire à la maladie. C'est la définition même de ce doute qui sclérose. Autant le premier structure la personne, autant le second tend à la déstructurer. Georg LICHTENBERG (philosophe allemand) nous rappelle dans l'un de ses ouvrages que "douter ne signifie rien d'autre que d'être vigilant, sinon cela peut être dangereux". Et là est l'important. Car dans le second cas, il ne s'agit plus d'une démarche raisonnée d'inspiration philosophique mais bien d'un état permanent d'inquiétude, déstabilisant, paralysant même, au point de saper toute confiance, tout élan, toute volonté et tout projet.

L'essentiel réside donc dans les conditions qui permettront d'envisager le doute comme salutaire. Je veux bien sûr parler de la confiance et de l'estime à avoir en soi. La cultiver est le meilleur rempart à la folie. Cela renvoie directement à des préceptes éducatifs et managériaux.

Enfin, contrairement à ce que laissent imaginer certains messages savamment distillés, il n'y a pas de honte à ne pas savoir : nous avons tous le droit à l’erreur ! Nous avons en effet le droit de ne pas avoir réponse à tout. Ce précepte participe de la construction permanente de notre équilibre physiologique et philosophique.

"Je sais donc j'ignore", pour paraphraser un livre de Pierre DESPROGES intitulé : " la seule certitude que j'ai c'est que je doute".

Le doute pourrait-il être un luxe occidental ? 

"il importe de bien déterminer sur quel point doit porter le doute, afin de le distinguer d'avec le scepticisme, et de montrer comment le doute scientifique devient un élément de plus grande certitude" (C. Bernard).
Le doute cartésien n'est pas un doute sceptique : c'est un doute qui est tourné vers l'avenir, vers la recherche de la vérité. Il s'agit en effet de révoquer toutes les opinions en doute, afin "d'établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences"

Je ne doute pas pour le simple plaisir de douter, mais bien pour dépasser toute incertitude en ma connaissance : "tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je l'ai appris des sens, ou par les sens : or, j'ai quelques fois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés" Descartes

 

  1. Le doute, la certitude et l’action

 

On peut identifier trois éléments : « l’action, le doute, et la certitude.

Pour passer à l’action il faut acquérir de la certitude même si l’action nous remet chaque fois en doute. Il y a donc une certitude ponctuelle au moment de l’action. Le doute serait permanent et la certitude occasionnelle.

« La certitude peut être applicable à soi-même mais inadmissible si on l’applique à l’autre ».

 

Le mot espoir, pensé comme un sentiment constructif, de celui qui constitue un obstacle à toute forme d'engagement et au changement représente un concept qui permet en certaines circonstances de se projeter dans "une pseudo réalité en devenir" comme une sorte de territoire intermédiaire, véhicule d'illusions.

Peut-on préférer le mot détermination à celui d'espoir ? Cette détermination qui nous fait penser et agir ensuite, même quand tout nous invite au contraire. Dans "24 heures de la vie d'une femme", Stephan ZWEIG écrit : "Toute vie qui ne se voue pas à un but déterminé est une erreur". Paul VALERY, quant à lui, prétend que "Le déterminisme est la seule manière de se représenter le monde. L'indéterminisme étant la seule manière d'y exister".