Ateliers littérature

De la violence faite aux femmes, les hommes sont-ils des salauds, et les femmes des victimes ?

 

Soirée café-philo animée par Jean-François Sabourin le mardi 22 janvier 2018

 

 

« Le privilège masculin est aussi un piège et il trouve sa contrepartie
dans la tension et la contention permanentes, parfois poussées à l’absurde,
qu’impose à chaque homme le devoir d’affirmer en toute circonstance sa virilité. »
Pierre Bourdieu

 

 

1. La violence ordinaire

Récemment, l’extrait de l’émission de Laurent Ruquier du 30 septembre 2017 « On n’est pas couché » a relancé la polémique :

Venue présenter son livre « Parler », dans lequel elle relatait l’agression sexuelle dont elle accusait l'ancien député écologiste Denis Baupin, Sandrine Rousseau s’est heurtée ce soir-là au dédain de Christine Angot, elle-même victime d’inceste durant son enfance.

Le tout sous l’œil amusé de Laurent Ruquier qui, loin de mettre fin au lynchage médiatique, a animé l’échange le sourire en coin.

Au bord des larmes durant toute la séquence, l’ancienne secrétaire nationale adjointe d’Europe Ecologie Les Verts a encaissé tour à tour l’agressivité, l’indifférence, la suspicion. Alors qu’elle tentait de décrire la détresse ressentie au sein de son parti politique où personne n’a su l’écouter, Christine Angot lui a opposé une forme de résignation, une dureté désabusée :

- « Evidemment qu’il n’y a personne qui peut entendre, c’est comme ça. »

- « Mais alors comment fait-on ? » lance Sandrine Rousseau, dont le témoignage entend précisément briser cette « loi du silence ».

- « On se débrouille », assèna Christine Angot.

Cette onde médiatique a fait écho à l'affaire Harvey Weinstein, où le silence des femmes et de ceux qui "savaient" est dénoncé comme une forme de consentement "social". Depuis, la journaliste, Sandra Muller a lancé le hashtag : "Balance ton porc" où des milliers de femmes (souvent anonymes) témoignent des agressions sexuelles qu'elles subissent. Déjà en octobre 2013, la liste des « 343 salauds » qui insultaient le droit des femmes dans une pétition qui défendait la prostitution avait soulevé un tollé général dans la classe politique et la classe sociale. Avec ce texte, les signataires voulaient dénoncer la proposition de loi de l’époque de pénalisation des clients des prostituées.

 

2. Les phénomènes sociologiques

Essayons de nous dégager de ce débat médiatique autour de ces affaires pour tenter de dégager ce qui est au cœur de ces phénomènes sociologiques. 

Trois messages semblent ressortir :

1. il y a la honte, un consentement social et une pression économique qui inhibent la parole des victimes

2. il y a les hommes qui sont présentés comme des porcs, des lâches

3. et les femmes qui sont des victimes.

( ... ) Les violences physiques paraissent en effet beaucoup plus graves pour une femme que pour un homme. Les menaces seules, pour elles, sont déjà totalement destructrices.

Pour un homme, les violences physiques ne sont pas insignifiantes mais ne l’atteignent guère autrement que physiquement… Il n’en est cependant pas de même pour les insultes. Venant d’une femme, celles-ci l’ébranlent et l’homme ressent comme un cataclysme qui le renvoie à sa castration psychique, quand il s’est aperçu qu’il ne pourrait plus être comme sa référence première qu’il perçoit « toute-puissante » : sa maman. Son impuissance devant ce qu’il vit comme un nouveau rejet, décuple sa colère et lui donne souvent envie d’utiliser ce qu’il possède : sa force physique.

Si la femme frappe la première, il est plutôt soulagé ! Les coups replacent le conflit dans un domaine connu par lui et où il a l’assurance de pouvoir répondre s’il le souhaite. « L’adversaire » revient alors « à sa portée », sur un terrain qu’il maîtrise. Souvent même, il n’éprouve plus le besoin de riposter où s’il le fait c’est pour la forme, pour sauver son honneur mais pas parce qu’il se sent menacé. Une femme ne peut ressentir les effets de sa violence psychique chez un homme, pas plus qu’un homme ne peut ressentir les effets de sa violence physique chez une femme ! C’est la raison pour laquelle de nombreux hommes (niant la différence des sexes), pensent que leurs violences physiques sur une femme ne peuvent être très graves, puisque pour eux, celles d’une femme, sur eux, ne le sont pas !

 

3. La négation de la différence des sexes

Aujourd’hui, certaines femmes n’ont-elles pas à leur tour tendance à croire que leur agression verbale sur un homme n’est qu’une affaire bénigne, parce que sur elles, la violence des mots peut être tolérable et n’est aucunement comparable aux violences physiques venant d’un homme et à ses conséquences ?

Dans notre société égalitariste, l’emploi du mot « malade » paraît plus correct que le mot « inférieur » mais il est pourtant plus pervers. En effet, il laisse supposer que l’homme pourrait se soigner et donc qu’il est responsable de sa fragilité psychique qui devient alors un défaut. Ainsi la dénégation de la différence des sexes permet de faire croire à une simple dénonciation des problèmes de certains hommes alors qu’il y a tout autant une infériorisation de l’homme différent et donc, là aussi, SEXISME !

Alors, pour lutter contre les violences faites aux femmes et aux hommes, il faut certes les condamner mais ne faudrait-il pas aussi commencer par s’efforcer de respecter l’Autre différent ? Pour lutter contre les violences faites aux femmes et aux hommes, et respecter l’autre, ne faudrait-il pas aussi sortir de la facilité qui consiste à considérer le sexe opposé « inférieur » ou « malade » et s’efforcer de se comporter en adulte assumant nos différences, nos manques et notre « non toute-puissance » ? Pour lutter contre les violences faites aux femmes et aux hommes, pour respecter l’autre et assumer la différence, ne faudrait-il pas aussi sortir d’une idéologie dominante dépassée ?

Le rêve d’un droit à une égalité impossible a permis, dans les pays occidentaux, de faire admettre la légitimité de l’égalité en droits. Celle-ci a encore des détracteurs qui nous obligent à ne pas baisser la garde, mais le maintien de l’utopie égalitariste n’entretient-il pas aujourd’hui, le ressentiment de femmes envers les hommes et d’hommes envers les femmes au lieu de favoriser le respect et le « vivre ensemble » ?

Les hommes sont-ils des salauds ? Bien sûr que non ! Pourtant, c'est l'image que la société a tendance à propager de plus en plus du sexe masculin. Cependant, lorsqu'on regarde autour de nous, dans les médias, aux nouvelles, de plus en plus, il est question de viols, d'agressions sexuelles, de pédophilie, de démantèlement de réseaux de proxénétisme et de violences de toutes sortes. La très très grande majorité de ces actions sont commises par des hommes. Les groupes de femmes travaillent fort à essayer de conscientiser la population, à appeler au changement, et pour autant les cas ne cessent d'augmenter quand même. ( ... )

 

4. Garder le silence est une forme de consentement.

Cette marchandisation du corps de la femme est tellement banalisée qu'elle fait partie du courant de la vie de beaucoup d'hommes. Les exemples sont très nombreux. Les cerveaux masculins se font conditionner à penser que le corps de la femme n'est qu'un objet servant à assouvir ses besoins. Les hommes deviennent eux aussi des victimes de cette triste réalité présente dans notre société. Dans les faits, est en train de créer et façonner des violeurs, des pédophiles, de graves problèmes de dépendance à la porno. Nos jeunes grandissent avec la porno violente comme modèle sexuel, modèle qui présente un mâle dominant, agressif, et une femme soumise et entièrement dominée, utilisée, violentée, brisée et dénaturée. ( ... )

On entend trop dire de la part des hommes « mais les revues pour hommes, c'est de l'art », « les danseuses et les putes sont là par choix » ou encore « je n'ai exploité personne ». Sommes-nous dans le déni, dans l'inconscience ou bien dans l'ignorance lorsque un homme fait de tels commentaires ?

Ce phénomène en hausse n'est pas près de s'arrêter à moins d'un mouvement collectif. Les hommes ont le devoir eux aussi de dénoncer et de réclamer une société juste et respectueuse envers leurs femmes, leurs filles, leurs soeurs et toutes les femmes qui les entourent. C'est un devoir de citoyen. Tant que les hommes seront des consommateurs, la loi de l'offre et la demande sera de mise. Tant que les hommes se tairont, cela sera perçu comme normal et accepté. La société tend de plus en plus à démontrer que le salaud, le pervers, l'agresseur, c'est ÇA un homme. Que chaque homme peut être un agresseur potentiel. ( ... )

 

5.   Conclusion

Les hommes se suicident trois fois plus que les femmes. Leur espérance de vie est également réduite, notamment à cause de comportement à risques (tabac, accident de voiture). Enfin, ils représentent l’immense majorité de la population carcérale (96,3 %). La peur de la perte de virilité est sources d’angoisses permanentes, source de prises de risques inutiles et source de violence. On peut ainsi supposer que l’injonction d’« être un vrai homme, un vrai de vrai » est source d’énormément de souffrance dans notre société. Or, l’idée que la virilité est un statut particulier qui distingue l’homme de la femme tire son origine de l’infériorisation de la femme. Elle provient également du côté prestigieux de la force, de la puissance et de la violence dans notre société.

Ne serait-il pas temps que tous se rejoignent pour prouver qu'un changement est possible et d'appuyer les femmes qui souhaitent vivre dans un monde sécuritaire et respectueux. Notre société façonne les hommes à penser que la femme est là dans le but de les satisfaire. La femme n'est pas un objet, et il est temps pour l’homme d'arrêter de la considérer comme telle. Une société égalitaire, c'est possible. Mais c'est l'affaire de tous !

Ne serait-il pas nécessaire de faire émerger une société plus égalitaire et réfléchir à une nouvelle masculinité, qui ne soit pas construite contre les femmes et sur l’agressivité ?