Ateliers littérature

Introduction présentée par Jean-François Sabourin au cours de la séance du lundi 2 octobre

 

« On ne peut s’empêcher de vieillir, mais on peut s’empêcher de devenir vieux. »
Henri Matisse

 

La vieillesse ou l’éternelle jeunesse est un thème récurrent en littérature et en philosophie. Beaucoup de poètes ont parlé aussi de ce thème. Les Romantiques et les philosophes ont gardé une part de rêve dans l’adulte et ils ont réinventé les sociétés. 

 

Ces adultes qui ne veulent pas vieillir

Qu'est-ce qu'être adulte aujourd'hui ? C’est une question au cœur des débats les plus vifs de notre temps. Face à cet enjeu, la philosophie est devenue étrangement silencieuse. On se tourne vers la psychologie, la biologie, la sociologie, la démographie, voire l’ethnologie ou l’histoire, toutes disciplines passionnantes et qui ont fait des progrès magnifiques, mais qui, parce qu’elles sont tentées de segmenter les âges, ne répondent pas aux questions fondamentales : Pourquoi grandir ? Pourquoi vieillir ? Tout se passe comme si nous n’arrivions plus à envisager l’idée de la continuité, du sens des âges. L’enfance serait devenue un problème, l’adolescence interminable, la maturité introuvable, la vieillesse se poserait en ennemie. Dans cette angoisse se met en place un scénario de disparition des âges. L’âge des possibles est célébré comme l’unique mode d’être authentiquement humain. Il y a là comme un écho des mouvements révolutionnaires ou romantiques qui voulaient régénérer le monde, même si cette dimension messianique s’est exténuée dans le jeunisme des « teufeurs ».

Qu'est-ce qu'être adulte ? c'est d'abord être libre de ses choix. La vie est faite de choix et ce sont ces choix qui nous définissent. On est donc libre de ses propres choix à l'âge adulte, mais on est aussi libre de renoncer. Reconnaître que l'on s'est trompé et emprunter un autre chemin c’est possible et c'est bien pour cela que ça s'appelle un choix. [ ... ]

Aujourd’hui les frontières entre les différents âges sont mouvantes et on assiste à un refus de la vieillesse. La nostalgie de l’enfance est parfois si forte que certains individus tentent de retarder leur entrée dans le monde adulte. On parle alors d’« adulescents ». Peut-on trouver un juste milieu entre une société qui fait du jeunisme et une société où les vieux seraient automatiquement sages ?

 

Freud disait que l’on devient adulte quand on sait aimer et travailler.

 

J’ajouterais : quand on sait faire les deux à la fois. C’est difficile parfois, car l’adulte est, le plus souvent, « un être qui n’a pas le temps ». Demandez autour de vous : « Quand êtes-vous devenu adulte ? » Chacun aura une petite histoire : premier salaire, premier enfant, premier acte volontaire qui donne l’impression de creuser son sillon… Il n’y a plus de rite fixe comme par le passé, mais des étapes propre à chacun dans un destin individuel.

 

Y-a-t-il un adulte idéal aujourd’hui ?

Pour tracer le portrait de l’idéal adulte d’aujourd’hui, il faut pour cela se hasarder à explorer trois traits qui pourraient le définir : L’expérience, d’abord, qui ne consiste pas à savoir tout sur tout, mais à passer un cap, à partir duquel on devient capable de faire face à ce que l’on n’a jamais expérimenté. Ensuite, la responsabilité qui ne s’acquiert pas seulement quand on devient responsable de ses actes, mais lorsque l’on devient responsable « pour les autres ». Enfin, l’authenticité qui représente la synthèse de ces dimensions qui font système : l’expérience – rapport au monde –, la responsabilité – rapport aux autres –, l’authenticité – rapport à soi. Au final, l’entrée dans la vieillesse ne serait pas la sortie de la maturité, mais son approfondissement et son élargissement.

Cela rejoint la phrase de...

Victor Hugo :
« L’un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges. »


Depuis quelques décennies, l’adulte apparaît de plus en plus comme un être sans repères, en crise, que l'on pourrait même qualifier d' « immature ». L'adulte n'est plus ce qu'il était. Il a subi bien des mutations. Hier, on magnifiait l'âge adulte comme la période signifiant la véritable entrée dans la vie, l'accomplissement de l'idéal humain. Aujourd’hui, il révèle une évolution de signification : alors que la personne était intégrée dans un environnement social, l'individu est devenu un être désocialisé, c'est-à-dire confiné à son propre isolement. [ ... ]

Dans notre société toujours plus précaire et mouvante, de nombreux repères ont disparu. L’âge adulte donne l'impression d'avoir perdu ses perspectives « maturationnelles » pour devenir l'âge des multiples résolutions de problèmes. A l’opposé, l’expérience des retours en formation dans la vie adulte illustre de façon assez emblématique le caractère réversible des parcours et des âges. L’engagement en formation devient alors synonyme de mise en gage de soi. C’est dans cette construction d’un nouveau rapport entre les âges et les générations que l’adulte peut mener à bien son projet de formation, comme partie intégrante de son projet de vie. Ces adultes associent leur représentation de l’« être adulte » à la maturité, c’est-à-dire à « l’état d’achèvement d’un processus développemental que l’on nomme maturation ».

 

La montée des immaturités

Avec la crise de la société de progrès et la montée des précarités cet adulte en construction a vite laissé place à une nouvelle représentation de la vie adulte : « l'adulte à problèmes ». Dans un environnement qui lui paraît trop complexe, il fait l'expérience de sa propre immaturité. [ ... ] Ces immaturités ne sauraient être considérées d'emblée comme négatives ; car dans les déstabilisations qu'elles engendrent et les stimulations qu'elles provoquent pour les affronter, elles ouvrent paradoxalement vers de nouvelles sphères existentielles du « possible ».

Le mal de reconnaissance exprimé chez bon nombre d'adultes révèle une souffrance identitaire qui les obligent à se surpasser par telle ou telle stratégie de rebond. Ainsi, dans les relations que les âges de la vie entretiennent actuellement entre eux, la vie adulte est l'âge qui devient le plus problématique. Cette vie adulte proprement dite tend à devenir une période bien plus courte que la période inactive cumulant jeunesse et vieillesse. Un tel escamotage nous amène alors à envisager le cycle de vie de façon paradoxale sur le mode d'une « dichotomie » faite d'une jeunesse adolescente se prolongeant indéfiniment, et d'un vieillissement de plus en plus précoce risquant de transformer notre société en une société « gérontocratique ».

 

Peut-on devenir vieux sans être adulte ?

Comme le chantait Brel. Cela ne reviendrait-il pas à s’enfermer dans l’enfance ou la sénilité ? Ne vaut-il pas mieux grandir avant de vieillir, plutôt que de vieillir sans avoir grandi ? L’idéal de la maturité adulte n’a pas disparu, mais le doute s’installe quant à la capacité de le réaliser. L’entrée dans l’âge adulte est plus tardive, la vie adulte plus incertaine tandis que l’ambition de réalisation personnelle est plus forte que jamais. Il en résulte un cocktail détonnant, qui fait que l’inquiétude, sinon la crise, est permanente. La crise de l’âge adulte ne tient donc pas à sa disparition, mais à la difficulté d’être adulte. [ ... ]

 

Jean-Paul Sartre décrivait « l’âge des possibles comme étant celui qui fait apparaître la maturité adulte comme une petite mort ». L’homme vraiment libre ne peut se satisfaire des habits taillés sur mesure pour chacun des âges de la vie.
Hegel situait le stade de la maturité lorsque "l’homme décide de renoncer à ses rêves et d’accepter le réel, condition nécessaire pour être heureux". Cette dernière passe par un deuil douloureux de ce qu’il appelle la « vision morale du monde ».
Montaigne définissait « la vieillesse, l’âge où nous vivons l’intégralité de notre condition d’homme, et non seulement une partie tronquée de cette condition ». En somme, une période où on peut jouir loyalement de son être.

 

André Comte-Sponville

« Etre adulte c’est être dans la continuité du temps. C’est avoir un passé, qui s’accroît. C’est avoir de moins en moins d’avenir. C’est porter son présent et sa mort à bout de bras. C’est mûrir, si on le peut. C’est vieillir, puisqu’il le faut. C’est vivre encore et toujours. C’est surmonter la fatigue, l’ennui, le dégoût, l’effroi, l’horreur. Ce qu’il faut de courage ! L’enfance est derrière nous, et en nous pourtant. Mais point devant. Devant l’adulte il y a plus urgent. Il y a plus important. Il y a le présent qui passe. Il y a le réel qui résiste. Il y a la vie qui continue, le combat qui continue, et les enfants qui grandissent ou qui font semblant. »

Ce qui confirme l’intuition de Rousseau quant à définir l’adulte comme... un enfant qui a grandi.

 


 

Débat

  • Le mot vieillir est connoté négativement. Ne peut-on pas dire plutôt mûrir ? Vieillir est péjoratif. Aujourd’hui on vit des vieillesses satisfaisantes et on vieillit mieux.
  • Vieillir sans être adulte : être adulte est alors vécu comme négatif. On parle des jeunes, des vieux mais on dit peu de choses sur l’adulte. Mais il existe des vieux qui sont jeunes et des jeunes qui sont vieux.
  • Le vieillissement n’est pas seulement physique ou dans les apparences. Mais il est l’acquisition d’une certaine sagesse.
  • Un adulte peut garder une certaine innocence et une part d’enfance et de virginité face à certains problèmes.
  • Être adulte c’est faire le passage entre l’enfance et la vieillesse. On ne veut pas être vieux ni être jeune. On est adulte.
  • Est-on adulte si l’on a tué l’enfant qui est en nous ?
  • Pour des enfants qui ont eu une enfance délicate, être adulte peut être une libération.
  • Il existe des enfants qui souffrent de devenir adultes et qui souhaitent rester des enfants.
  • On peut continuer à rêver ou avoir un idéal tout en étant responsable.
  • L’adulte dépend de l’enfance et aussi de la place dans la fratrie. S’il y a de l’amour au départ présent au niveau de l’enfance, il y aura plus tard une démarche de transmission.
  • Celui qui d’une enfance brisée fait une vie d’adulte réussie est un grand résilient.
  • Les adultes ne savent pas tout. Ils savent certaines choses et pas d’autres et ont toujours à découvrir. Il faut essayer d’écouter sans préjugés, dans l’ouverture à l’autre.
  • En vieillissant on fait le constat de ne pas savoir et on a envie de savoir plus.
  • Si on parle de l’innocence de l’enfant, est-ce être coupable qu’être adulte ???
  • Être adulte c’est peut-être se poser des questions en ne se contentant pas des réponses à la différence de l’enfant.
  • L’enfant et le vieillard n’ont pas de masque social. Il y a beaucoup d’obligations pour l’adulte. Il doit savoir vivre avec un masque social.
  • Innocence ? Culpabilité ? On est amené à transgresser des interdits successifs pour grandir. Il faut être conscient à chaque instant des choix entre le positif et le négatif et poser ses actes en conséquence.
  • L’âge de l’innocence c’est passer d’une vie d’enfant à une vie d’adulte.
  • Être adulte c’est être responsable de ses choix.
  • Il faut posséder une forme de vigilance de tous les jours pour ne pas vieillir.
  • La société rend les enfants responsables trop tôt, deviendront-ils pour autant des adultes ?
  • L'adulte a besoin de connaître des retours à la naïveté, à l'enfance.
  • Il existe une continuité entre l'enfant et l'adulte. Une sorte de passage fluide et d'intégration de l'un dans l'autre.
  • L'état adulte est un état en mouvement constant. De là réside la capacité à se projeter, à avancer.
  • On devient adulte quand on devient responsable de ses actes.
  • L'analyse transactionnelle fait resurgir un discours parental normatif. Il existe plusieurs formes de relation : adulte/adulte ; adulte/enfant ; enfant/adulte.
  • Vieillir c'est perdre la spontanéité d'enfance en recherchant une sécurité matérielle.
  • Être adulte c'est faire la paix avec les blessures d'enfance.
  • Être adulte, c'est accepter son passif d'enfance, mais aussi accepter son actif d'adulte dans un vieillissement idéologique.
  • Quand Freud dit qu'on devient adulte quand on sait aimer et travailler, il veut signifier que grandir pour être adulte c'est grandir pour être heureux, s'aimer soi-même, se construire un projet de vie.
  • L'expérience, la maturité, aident à grandir en acquérant de la sagesse.
  • Il y a toujours une part d’enfant en soi ; l’enfance, c’est savoir s’amuser, rire, plaisanter, ne prendre que le bon côté de la vie ; celui qui sait garder ces rites ne vieillit pas de la même manière ; en cela, c’est un remède efficace contre le vieillissement.
  • Etre « adulte », c’est-à-dire faire preuve d’équilibre et de maturité, prend toute une vie ; certaines personnes atteignent difficilement ce stade ; d’autres s’y refusent, peut-être pour éviter de regarder la vie en face ; pour éviter de vieillir ; le positif s’obtient en conjuguant le tout : s’amuser, rire et être équilibré.
  • Si on tue l’enfant en nous, on saute rapidement le stade adulte pour passer précocement à l’état de vieillesse.
  • En vieillissant, ne dit-on pas que nous devenons plus « sage » ? Or, la sagesse est l’état opposé à celui que l’on a pendant l’enfance.
  • Aujourd’hui, on passe à l’âge adulte plus rapidement qu’autrefois ; bien que chaque personne n’atteint pas son degré de maturité au même moment.
  • L’éducation reste fondamentale dans le passage d’un état à un autre ; par la suite, être en quête de « culture », s’enrichir par les connaissances, quel que soit son âge, recule le vieillissement.
  • Notre modèle social produit du progrès scientifique, notamment en matière médicale, dont nous bénéficions tous ; ainsi, la durée de vie est rallongée ; dans le même temps, il y a de plus en plus de disparités, depuis la fin des « trente glorieuses », entre les différentes couches de la société ; avec l’augmentation de la grande pauvreté, dans les pays dits « riches », certains bénéficient beaucoup moins des avancées médicales ; ils vieillissent plus rapidement ; les « SDF » sont le paroxysme de cet état de fait.

     

     

    En conclusion : Le thème de ce soir correspondait bien à l’esprit des cafés philos : assez  provocateur, et faisant appel à notre capacité à sortir des ornières de la pensée traditionnelle. Bien sûr nous sommes tous adultes, mais à la fois vigilants de vieillir en gardant en nous l’essentiel d’avant d’être adulte, c’est-à-dire « sauvegarder l’enfant ».  Nous sommes toujours  dans cette disposition de nous poser des questions ; état qui dénote des individus en quête d’eux-mêmes, donc toujours des adultes en devenir.