Ateliers littérature

Introduction présentée par Jean-François Sabourin au cours de la séance du lundi 11 septembre 2017

 

« La tolérance ne fait renoncer à aucune idée et ne fait pas pactiser
avec le mal. Elle implique simplement que l’on accepte que d’autres
ne pensent pas comme vous sans les haïr pour cela. »
Paul Henri Spaak

 

1. Comment définir la tolérance ?

 

Les philosophes se posent souvent cette question : « Est-ce que ce mot tolérance est le même qu’à son origine ? ou bien a-t-il évolué ? ».

 

a/ être tolérant c’est respecter sans contrainte.

 

Issu du mot latin « tolerare » (supporter) tolérer c’est accepter et respecter sans contrainte, sans condescendance, esprit moralisateur, ou paternaliste, les idées, les opinions, les comportements d’autrui que l’on n’approuve pas soi-même. Que cela soit une question de moyens ou une question de droit. C’est aussi ne pas chercher à restreindre la liberté des autres en la conditionnant à nos propres valeurs, que ce soit dans le domaine : éthique, social, politique, religieux ou philosophique. [ ... ]

 

b/ être tolérant c’est défendre la liberté de parole.

 

Le philosophe André Comte-Sponville a écrit : « Le vrai n’est pas forcément le bien, et le bien n’est pas forcément le vrai ». La tolérance est une vertu morale, individuelle, autant que valeur politique. Elle défend l’idée de liberté de parole, elle est un élément indispensable à la vie en société où cohabitent différentes composantes d’opinions et de coutumes différentes, de règles diverses, pouvant même être opposées les unes aux autres. La tolérance est une idée moderne qui a fait son apparition surtout à la Renaissance, lorsque l’Europe connaissait avec la Réforme et le protestantisme une nouvelle situation religieuse. La théorie politique de la tolérance s’est constituée pour répondre aux graves problèmes des guerres de religion au XVIème siècle. Plusieurs édits de tolérance ont été promulgués puis révoqués.


c/ des limites à la tolérance ?

 

Le siècle des Lumières prévoyait une conception plus large de la tolérance. Voltaire y voyait un rôle important. On lui attribue la phrase : « Je désapprouve ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour votre droit de le dire ».

 

Dans la politique contemporaine il existe un large accord sur le fait qu’un certain degré de tolérance est indispensable à une société libre et démocratique, mais il y a débat sur les limites à mettre à la tolérance. Parmi les arguments contre trop de tolérance, on prétend souvent qu’elle favorise l’immoralité ou les comportements indésirables et qu’elle détruit la vertu individuelle, tout comme la cohésion sociale.
D’autres ont remis en question la compréhension classique de la tolérance, en soutenant que les sociétés modernes plurielles exigeaient une attitude volontaire à l’égard de la tolérance. Le concept de tolérance devrait donc non seulement autoriser les comportements liés aux diverses croyances religieuses, mais aussi s’appliquer à la diversité des identités. Nous devons nous interroger collectivement de savoir si dans notre société actuelle les discours racistes et homophobes peuvent ainsi être tolérés. Et en pareil cas si le concept de tolérance a la même valeur qu’hier ?

 

2. Le concept de tolérance

 

Y a-t-il au concept de tolérance, une réponse définitive, immuable ?

La tolérance relevant de l’éthique et non de la morale, proprement dit, celle-ci est donc inévitablement évolutive en fonction d’une époque, d’un lieu, d’une société donnée. Cela ne doit pas pour autant faire que cette valeur soit relativisée. Cette question sera toujours d’actualité, car toujours il nous faut nous questionner, entre tolérance, et excès de tolérance, entre  laxisme et intolérance : où mettons-nous le curseur ?
La tolérance peut comporter des dangers comportementaux en ce sens où elle peut permettre à « des idées qui nous paraissent pernicieuses de s’exprimer et de se répandre ». Revenant sur les nombreux et tragiques événements suite à des attentats terroristes, combien de personnes pétries de bonnes intentions sont parfois inconscientes au point de transformer les assassins en victimes. Car le mot « comprendre » est aussi synonyme « d’excuser », et pourraient légitimer de justifier des actes intolérables. [ ... ] Celui qui cherche à comprendre se montre tolérant. « Je suis tolérant car je doute. » Les certitudes seraient-elles donc une entrave à la tolérance ? [ ... ]

 

3. Tolérance et/ou respect

 

Ne conviendrait-il pas de désigner ces items « tolérant » ou « intolérant », par d’autres items plus signifiants ? pour qualifier ces concepts ? Commençons par nous interroger de savoir si la tolérance est un concept neutre ; relatif à une référence, à des principes, à des valeurs. Aujourd’hui n’avons-nous pas besoin de redéfinir nos valeurs, dont beaucoup sont complètement perdues, avec la peur de l’avenir, la précarisation, l’exclusion… quel statut donner aux lieux d’éducation et de formation pour y inculquer l’esprit critique, et savoir quoi et comment tolérer. [ ... ]

 

4. Le droit à la différence

 

Dire oui au respect comme reconnaissance de l’autre en tant que personne humaine est-ce dire oui à la tolérance comme simple compréhension de l’autre ? La valeur constitutive de la société humaine est-elle le respect et/ou la tolérance ? Car comme l’écrit Freud dans « Malaise dans la civilisation », le bonheur n’est pas au programme de toute société : les êtres humains doivent, pour vivre ensemble, refouler le Thanatos, (le désir de mort) que chacun a en lui, et sublimer l’Eros, (le désir de plaisir) que chacun a aussi en lui. Il y aurait donc de l’intolérable en toute société !

 

Comme l’écrit Kant :
avec une personne vous devez toujours « agir de telle sorte qu’elle ne soit pas prise comme un moyen mais comme une fin ».

 

Aujourd’hui la tolérance prend le masque du droit à la différence qui finalement devient l’éloge des différences et le risque de l’acceptation des communautarismes. Il s’agit alors d’un outil de gouvernance au sein duquel la paix sociale passe par la tolérance des habitudes et des coutumes différentes qui peuvent elles-mêmes devenir ostentatoires et prosélytes. Michel Serres évoquant la problématique de l’éducation, précise que pour réussir celle-ci doit être positive : « on n’éduque pas bien contre, on éduque bien pour, on n’éduque pas bien à l’antiracisme, mais bien au métissage, on n’éduque pas au refus de la barbarie mais à des valeurs ». [ ... ] La loi Veil, relève-t-elle d’une évolution de la tolérance, ou bien d’une évolution de la société vers une conscience plus large de l’humanité ? Sur la question du port du voile, le  sociologue Marwan Mohammed, répondant, dans une sagesse toute Voltairienne, à une jeune femme voilée disait : « Je ne suis pas d’accord avec le port du voile, j’y suis opposé, je revendique mon droit de le dire, mais je vous reconnais la liberté de le porter ou non ». [ ... ]

 


 

Débat

 

  • Exercer la tolérance nécessite d'avoir été éduqué à cela.
  • La tolérance participe autant d'une démarche philosophique que spirituelle.
  • La tolérance, c'est la capacité à permettre ce que l'on désapprouve, c'est à dire ce que l'on devrait normalement refuser.
  • Au sens moral, la tolérance est la vertu qui porte à respecter ce que l'on n'accepterait pas spontanément, par exemple lorsque cela va à l'encontre de ses propres convictions. C'est aussi la vertu qui porte à se montrer vigilant tant envers l'intolérance qu'envers l'intolérable.
  • Dans tout groupe social, la tolérance s'impose à tous. Elle participe du "vivre ensemble" indispensable à toute organisation sociale.
  • La tolérance est une qualité menacée mais indispensable pour le "vivre ensemble". Indispensable pour développer de bonnes relations avec soi-même et avec les autres : s'aimer, se respecter tel qu'on est et tels que les autres sont... avec leurs différences.
  • La tolérance a des limites. Ce qui est le plus fort ce sont les valeurs !
  • La tolérance aujourd'hui semble être mise à rude épreuve. Elle reste cependant une valeur, une vertu, une attitude, une intention, une pensée bienveillante...
  • La différence instruit chez chacun une notion de peur. Pour dépasser ce sentiment, seule la tolérance permet d'accepter à l'autre avec ses différences.
  • Accéder au concept de tolérance c'est apprendre à se connaître soi-même et connaître l'autre.
  • Martin Luther King a dit : "Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots."
  • Exercer la tolérance a des limites que la conscience religieuse, philosophique ou sociale impose à chacun. La laïcité s'impose à tous comme valeur universelle, elle guide notre conscience individuelle et lorsqu'elle est inscrite dans la loi, elle guide la conscience du groupe social.
  • Les limites à ce qui est acceptable dans toute vie en communauté sont difficiles à établir : dans une société comme la notre qui interdit le port du voile et de la burqa au nom du respect de la laïcité, l'individu confronté à cela dans un espace public peut se montrer tolérant en croisant une femme voilée.
  • Le concept de tolérance évolue avec le temps car toute société est en perpétuelle évolution (mutation). Ce qui n'était pas toléré hier peut l'être aujourd'hui (Loi Veil sur l'avortement).
  • Si le fait social s'impose à tous dans la loi, la loi peut aussi selon ceux qui l'adoptent et l'appliquent, devenir intolérante (Régime de Vichy), (loi coranique).
  • La tolérance peut être une force pour affronter, transformer les confrontations, les incompréhensions, raisonner au-delà des émotions, permettre une écoute et un dialogue constructifs.
  • La vraie tolérance est une tolérance active ! car elle s'ouvre à la différence et l'accepte, elle essaye de comprendre et de l'enrichir.
  • Il existe un seuil de tolérance différent selon les individus. Mais s'il n'y a pas d'intérêts communs, d'attrait, d'amour, de compassion pour l'autre alors la tolérance active est mise à rude épreuve.
  • Nous vivons dans une société en déclin où les valeurs sociales sont mises à rude épreuve par le renforcement de l'individualisme (repli sur soi, réseaux sociaux, ghettoïsation de groupes sociaux).
  • Toute société connaît des phases de déclin et de rayonnement. C'est le jeu perpétuel de la succession des cycles. Mais à chaque nouvel élan du balancier le groupe social bénéficie des avancées antérieures et conquises par l'évolution elle-même de la société.
  • La tolérance est une conquête de l'esprit des lumières sur l'obscurantisme. Une alternative à la violence, au repli identitaire. Cet état d'esprit est éloigné de la complaisance et de l'indifférence.
  • Le concept de tolérance est une valeur universelle qui induit pourtant des limites dans le champ de l'individu, d'un groupe social ou d'une société. Dans toute démocratie ce concept est défini pour tous par la loi qui fixe les limites à ce qui peut être toléré et ce qui ne peut pas l'être. Mais une loi peut s'avérer être intolérante, alors le fait social peut rendre tolérant ce en quoi la loi diffère.