Ateliers littérature

Café philo animé par Jean-François Sabourin le 30 octobre 2019

 

 

Propos introductif
de Jean-François Sabourin
30 octobre 2019

 

 

 

Le travail peut-il satisfaire autre chose

 

que la nécessité économique ?

 

 

Introduction


Le terme « travail » possède plusieurs définitions possibles :

 

chez Hegel il désigne l’extériorisation de l’esprit humain dans le monde,

 

 

chez Marx il est l'activité par laquelle l’homme produit par lui-même ses moyens d'existence,

 

chez Kant il exprime l’exercice et la pratique par lesquels la vie s’affronte à la mort.




 

Par définition, tous les philosophes et sociologues s’accordent sur un point : le travail est une activité de transformation de la nature à des fins utiles.

 

1. La malédiction du travail

 

La première conception du travail, celle qui est commune à tout opinion, est celle d’un travail envisagé négativement. C’est quelque chose que l’on n’aime pas, que l’on aimerait fuir si possible.

Cependant, le travail est une nécessité. En effet, l’Homme n’a pas le choix, il est obligé de travailler, car s’il ne travaille pas, il meurt. La nature, spontanément, ne lui fournit pas de quoi survivre s’il n’a pas appris à s’en servir. Donc on peut dire que le travail est une contrainte.

Si par définition, L’obligation est le fait de faire ce que l’on doit faire tout en ayant le choix de ne pas le faire ; la contrainte est donc une obligation.

C’est pour cela que le travail est une contrainte : il obéit à une loi matérielle, celle de la vie, qui doit reconquérir son droit sur l’impérieuse nécessité de la mort.

Mais, le travail est aussi une activité, c’est-à-dire l’exercice physique ou psychique d’une force par un agent. Or, une force, à partir du moment où elle est mise en œuvre, s’épuise, se consomme : elle est auto-consommatrice. C’est pourquoi le travail entraîne une fatigue, et est donc vécu comme quelque chose de pénible et douloureux.

Si on réduit « les besoins » à ce qui est nécessaire à notre survie Et si on entend par travail, seulement le LABEUR et par travailleur, « ANIMAL LABORANS », alors c’est parce que l’homme est soumis à la nécessité naturelle de produire de quoi répondre à ses besoins vitaux qu’il travaille.

Il est condamné à transformer péniblement la nature pour y survivre, soumis au cycle de la vie. C’est pourquoi le travail a été longtemps associé à l’idée de servitude et même de punition, et donc considéré comme une activité de survie opposée à d’autres activités en accord à nos désirs et sources de plaisir.

L’étymologie du mot travail, qui vient du latin tripalium, signifie «instrument de torture». C’est la raison pour laquelle le travail a toujours été envisagé comme une malédiction.

On remarque donc que ce qui fait du travail une contrainte, une nécessité, c’est une transformation de la nature, qui spontanément va fournir à l’Homme de quoi survivre. Cette acception négative du travail explique pourquoi dans l’Antiquité, le travail était méprisé et réservé aux esclaves que l’on considérait comme des animaux, car travailler, c’est faire en sorte de quoi subvenir aux besoins de notre animalité.

C’est cette idée que l’on va essayer de renverser.

 

2. Travail et liberté

 

Karl Marx défend l’idée que le travail est une activité spécifiquement humaine. Pour Marx, il est faux de parler de travail animal. Il met en perspective trois caractéristiques qui corroborent cette dimension nécessairement humaine du travail.

Selon Marx, la fin du travail « préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur ». À la différence de l’animal, l’architecte par exemple va imaginer son projet avant de le réaliser, là où l’animal va agir instinctivement et involontairement. En concevant cette fin, le travailleur va déterminer sa volonté, il y a donc un détour par l’esprit quand le travailleur s’active, ce qui n’est pas le cas pour l’animal.

Ensuite, Marx prétend que la réalisation du projet n’est pas un « simple changement dans les matières naturelles ». La modification qui est opérée par le travail ne serait pas immanente à la matière, mais plutôt l’inscription de la volonté du travailleur dans la matière. Cette idée de Marx précise que par le produit du travail, chacun s’objective dans le monde, et s’y reconnait d’une certaine manière. Cela permet la conscience de soi.

Enfin, Marx affirme que le travail n’est pas seulement une transformation de la nature, c’est aussi une transformation du travailleur. Quand je travaille, je vais à l’encontre de mes inclinations naturelles qui peuvent me conduire à ne rien faire. 

 

Rousseau disait : « il est inconcevable à quel point l’Homme est naturellement paresseux ».

 

 

Donc quand je travaille, je domestique mes penchants, mon animalité, en obéissant à ma volonté plutôt qu’à mes désirs. En d’autres termes, le travail est libération de nos penchants. Il y a donc vertu de l’effort qui rend libre : une expression courante dit d’ailleurs que « l’oisiveté est mère de tous les vices ».

Cela dit, s’il existe en droit, un lien entre travail et liberté, qu’en est-il en fait ? Marx se demande si le travail, au XIXe siècle, est un travail qui permet la liberté du travailleur, ou si au contraire c’est un travail aliéné.

 

3. L’aliénation du travail 

 

Être aliéné, c’est être dépossédé de soi. Marx fait une critique tel que le travail s’effectue au XIXe siècle, en pleine Révolution industrielle en disant que c’est un travail aliéné, et ce pour trois raisons.

  1. D’abord, Marx dit que ce n’est pas unelibre activité physique et intellectuelle. Cela veut dire que le travail ne permet pas à l’ouvrier de déployer librement ses talents. Marx fait une critique de la civilisation industrielle et de la division du travail qu’elle suppose. Cela conduit les ouvriers à reproduire des taches simples tout au long de la journée. Elles sont déshumanisantes comme on peut le voir dans « Les Temps modernes » de Charlie Chaplin.

  2. Ensuite, le travail est aliéné quand il est réduit à la contrainte vitale. C’est la situation dans laquelle il n’y a aucun plaisirà aller au travail, mais que l’on ne s’y rend que pour obtenir de quoi subvenir à ses besoins.

  3. Enfin, le travail est aliéné dans le mode production capitaliste. Ce que reproche Marx au système capitaliste est l’extorsion de la plus-value. Marx fait la distinction entre les propriétaires des moyens de production, la bourgeoisie, et ceux qui vendent leur force de travail, le prolétariat.

Tous les travaux ont un point commun, ce point commun est la transformation de la nature dans un sens utile à l’homme, c’est-à-dire en vue de la satisfaction de ses besoins.

Le produit du travail est en effet destiné à être consommé ; la loi du travail est donc la reproduction indéfinie de ses objets et des actes accomplis pour les produire, la répétition monotone du cycle production-consommation. Le travail se présente ainsi comme la condition nécessaire à la réalisation sociale et personnelle de l'homme. Mais à la différence d'une activité purement animale, le travail résulte d'un effort de la conscience et de la volonté humaine, dont le but est la satisfaction des besoins de l’homme.

A partir de là se créent des échanges entre les hommes, et l’échange devient vite économique. L’échange est un acte par lequel des individus ou des collectivités se cèdent mutuellement des biens en leur possession, qu’il s’agisse de richesses, de valeurs, de signes etc. Ces échanges sont au cœur du fonctionnement de toute société : les échanges de biens dans la consommation, les échanges matrimoniaux dans la reproduction, les échanges de paroles dans la communication etc.

 

Aristote distingue deux sortes d’usages que possède tout objet : la valeur d’usage, et la valeur d’échange.

 

 

 

  1. la valeur d’usage est l’utilisation que l’on fait de l’objet,
  2. la valeur d’échange renvoie à ce qu’on peut tirer d’un objet en l’échangeant contre un autre.

 

D’après Aristote, l’introduction de l’argent va permettre de rendre commensurable deux objets ne possédant pas la même valeur d’usage ; avant l’introduction de l’argent, les échanges ne portaient que sur la satisfaction des besoins (ce qu’il nomme la « première chrématistique » = qui s’inscrit dans le besoin naturel).

Pour Aristote, l’argent permettra l’entrée d’une « seconde chrématistique » = l’utilisation du moyen (l’argent) qui se désolidariser du but (qui est la satisfaction des besoins).

En outre, d’après Locke dans « Traité du gouvernement civil », les échanges sont légitimes car ils permettent à l’homme de survivre. Ce philosophe fonde la propriété individuelle sur le travail, et c’est parce que l’homme travaille qu’il a le droit à la propriété.

Ainsi, montré d’abord comme une punition, le travail est malgré tout quelque chose de nécessaire pour l’homme. Le travail est d’abord la satisfaction des besoins naturels de l’homme, puis un moyen pour l’homme d’améliorer sa condition et de lui permettre d’être épanoui. Cependant, l’arrivée de l’automatisation retire au travail ce moyen pour l’homme de s’humaniser ; l’homme ne devient qu’un outil de production et perd la notion de travail comme accomplissement ; le travail est dévalorisé.

Les causes d’une dévalorisation du travail ne sont pas à chercher dans le travail lui-même mais, dans son organisation technique aliénante ; celle-ci justifie, à elle seule, la préférence pour le loisir. En effet, lorsque tout plaisir est éliminé par soucis d’efficacité et de rentabilité, on comprend que le plaisir soit associé aux seuls loisirs.

Il faut donc changer le rapport de l’homme au travail, en l’organisant de telle sorte que l’épanouissement de soi y trouve une place essentielle. Il faut donc mieux travailler pour mieux vivre car le travail doit être une valeur permettant à l’homme de s’accomplir dignement et ne pas seulement être un moyen de survivre.

 

 4. Problématisation

On doit donc principalement se demander si le travail est pour l’homme, non pas seulement un moyen en vue d’une fin extérieure (survivre, manger) mais aussi et surtout une fin en soi ?

La travail fait-il partie des phénomènes culturels et spirituels ?

 

5. Conclusion

Deux hypothèses s’opposent :

1/ L’homme se réalise dans le travail, il y trouve tout ce qu’il lui faut pour réaliser l’humanité. Le travail n’est pas seulement une nécessité sociale contingente, n’ayant lieu d’être que pour assurer nos besoins et n’existant par exemple que parce que la nature n’est pas abondante ou non pourvue d’objets pré-construits.

2/ Le travail nous asservit à la nécessité, aux besoins du corps, il est donc "vile" et nous rend esclaves du besoin et de la nature ; au bout du compte, il nous rend semblable à un animal ou à la pire des brutes. Bref le travail n'humanise pas, car il a rapport avec ce que nous partageons avec les autres animaux.

 

 


 

Débat :

 

Odile

Qu’entend-on par TRAVAIL ?

Selon Marx, seul l’homme travaille ; les animaux ne travaillent pas si l’on n'entend par travail :

  • un effort de transformation du donné naturel,
  • la réalisation d’un projet préalablement conçu « dans sa tête »
  • une mise en œuvre de la volonté pour accomplir ce qui a été ainsi pensé.

En ce sens, le travail serait donc spécifique à l’homme. C’est l’activité essentielle de l’homme dans toutes les sociétés…

LE TRAVAIL : une nécessité

  • elle est d’abord une nécessité biologique :

A l’origine, l’homme n’étant pas adapté à la nature, il a dû transformer le donné naturel pour survivre.

Ca correspond aux besoins primaires selon l’échelle de Maslow : se nourrir, se vêtir, se loger, etc… Le travail est  donc une nécessité vitale, existentielle.

  • C’est aussi une nécessité sociale et économique

Dans notre société, le travail représente une valeur propre à notre organisation sociale, économique et politique. Au sens économique, le travail est une activité rémunérée ou non qui permet la production de biens et services. Avec le capital, c'est un facteur de production de l'économie. Il est essentiellement fourni par des employés en échange d'un salaire et contribue à l'activité économique.

Au fil des ans, cette nécessité économique a pris différents visages dans nos sociétés… l’accès au travail n’est pas possible pour tout le monde, les moyens et finalités du travail ont évolué, les sociétés se structurent et déstructurent par rapport à l’activité économique. L’économique conditionne le monde, la société, les conditions de travail . L’économie actuelle est managée désormais par les lois du marché mondialisé… et la guerre économique est en action entre grandes puissances.

Les lois, les apports technologiques et numériques ont changé la donne. On parle aussi maintenant de télétravail…

Cela change beaucoup de choses pour les gens au travail, salariés ou non -   les entreprises, leur choix stratégiques, leur organisation/réglementations, sont en perpétuel mouvement. Le salarié doit suivre, s’adapter, Il est pris dans un étau, ressent déshumanisation, les burn’out deviennent monnaie courante. (mécontentement, divisions, fractionnement dans notre société). Tout devient difficile, problématique, pas accessible à tous…

  • C’est aussi une nécessité métaphysique

Métaphysique en ce sens que le travail permet cette ouverture, cette connaissance du monde, des choses ou des processus en tant qu'ils existent « au-delà » et indépendamment de l'expérience sensible.

Le travail permet d’élargir le champ relationnel – de collaborer avec d’autres - d’appréhender la diversité du champ professionnel et social.

Le travail et l’activité associée (d’ordre physique, manuelle, intellectuelle, etc…) permet une meilleure connaissance de soi, de ses mécanismes internes, de son fonctionnement, etc… particulièrement dans la relation avec les autres.

La motivation, l’implication, l’investissement, au travail peuvent générer de nombreux effets positifs ou négatifs de l’ordre de la valorisation/dévalorisation, reconnaissance/gratification – désintérêt/sanction- ouverture/repli – désirs/frustrations, etc… Nietzsche parle de glorification du travail. Selon la personne et l’activité choisie, le travail peut procurer beaucoup de satisfaction/gratification personnelle – répondre au besoin d’accomplissement - on peut aussi parler de bonheur au travail…

Selon la Genèse, le travail est considéré comme punition et un facteur de rédemption… c’est encore autre chose !

Les aspects positifs du travail

Autonomie financière – reconnaissance/lien social – intérêt/plaisirs/motivation – réalisation/accomplissement perso - ouverture sur monde – valeur/sens – aspect ludique, créatif du travail.

Les aspects délétères du travail

  • Pénibilité – contraintes –
  • On peut être esclave de son travail
  • Une implication excessive avec conséquence sur sa santé physique et mentale
  • Peut-être un échappatoire – une solution pour ne pas ressentir l’ennui, la déprime, etc…

CONCLUSION

Au départ le travail est une nécessité économique. Il a conditionné l’organisation de nos sociétés dans de nombreux domaines.

Le travail a une valeur intrinsèque. Au sens large du terme il est mouvement, action, réalisation/expression d’une personne, d’un groupe de personnes...

Il est généralement pour l’homme, intention, attention, implication, effort, liberté, choix etc…

« L HOMME EN EFFET N’EST PAS PREDEFINI, c’est un être inachevé qui « fait en faisant, se fait » SARTE

et puis comme le dit Voltaire : Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin (Candide).

Il nous permet de participer au mouvement créatif de l’univers.

Se recréer en se récréant…. 

 

 

François

 

Certains présentent le travail en tant que « valeur », tel que « égalité » ou « fraternité » ; pour moi, il n’en est rien : le travail est d’abord et avant tout, pour une majorité, une nécessité.

Certes, pour les uns, le travail leur procure un épanouissement. Pour ceux-ci, il peut se comparer à un loisir. Surtout, pour ceux dont le travail rémunérateur favorise l’épanouissement de la culture.

Mais pour d’autres, il s’agit d’un asservissement. Pour eux, trouver un épanouissement est plus difficile, quoique toujours possible.

Il n’y a pas d’égalité devant le travail, du moins le travail rémunéré, qui fait vivre le foyer.

Par contre, pour celui qui se contente de peu, ou qui n’a pas besoin d’un travail marchand pour survivre, il peut entreprendre un travail de son goût, qui lui donne pleine satisfaction.

En plus d’un travail rémunérateur, certains trouvent nécessaires de s’investir dans un travail qui ne procure pas de ressources pour soi-même, mais qui contribue à un certain équilibre, et qui apporte une vraie satisfaction. C’est une façon de trouver sa propre liberté, en choisissant d’œuvrer là où on en a envie.

Au fil du temps, depuis un demi-siècle, alors que l’homme aurait pu profiter des avancées technologiques, de la robotique pour se libérer en partie des contraintes liées au travail, on a créé des besoins nouveaux, non indispensables ; pour certains, le travail est devenu encore plus asservissant. Les écarts de rémunération ont grandi, les inégalités ont progressé. Les besoins matériels nouvellement créés primes sur le comportement individuel, et effacent les besoins du corps et de l’esprit.

Pourtant, au début du XX° siècle, notamment entre les deux guerres, puis pendant les « trente glorieuses », quelques penseurs avaient prédit une société de loisirs. L’ère post-capitaliste en a décidé autrement avec l’avènement du néolibéralisme. Bien que le niveau de vie ait augmenté pour tous, paradoxalement, les travailleurs pauvres le deviennent encore plus ; il y a de moins en moins de satisfaction des besoins pour ceux-ci, dans nombre de pays occidentaux. C’est le revers de la mondialisation ; à contrario, la richesse des travailleurs asiatiques de la classe moyenne, augmente.

Le travail est toujours création. Il est source d’apprentissage, à des degrés divers. Souvent, la création ne se voit seulement qu’après le fruit de travailleurs ayant œuvré dans un même but. La démultiplication des tâches gomme l’esprit créatif de chaque individu. C’est ainsi que le travail déshumanise celui qui le produit.

Citations :

"Le travail est une des conditions de la dignité humaine, de la possibilité pour l’homme de conquérir sa liberté." 
Abbé Pierre

"Il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir." Albert Camus

"Sans travail, la vie devient pourrie. Mais quand le travail est sans âme, la vie étouffe et meurt." 
Albert Camus

"Le meilleur travail n’est pas celui qui te coûtera le plus mais celui que tu réussiras le mieux." 
Jean-Paul Sartre