Ateliers littérature

Café philo animé par Jean-François Sabourin le 11 septembre 2019

 

 

Propos introductif
de Jean-François Sabourin
11 septembre 2019

 

 

 

La culture est-elle une marchandise 

comme les autres ?

 

 

 

 

Sommaire :

  1. La culture est-elle une marchandise ?
  2. La culture est-elle une marchandise comme une autre ?
  3. La culture qu’est-ce à-dire ?
  4. Qu’est-ce que la culture monde ?
  5. Régression de l’autorité symbolique de la grande culture
  6. La culture part maudite de l’économie de marché ?
  7. Conclusion

 

 

La culture est-elle une marchandise ?

 

Grande fierté française, l’exception culturelleest justifiée au nom du fait que « la culture ne serait pas une marchandise ». 

L’exception culturelle, c’est l’exclusion de la culture des domaines de compétence de l’OMC. Pour avoir un regard éclairé sur ces grands débats, il nous faut donc étudier la validité de cet argument choc et nous demander tout d’abord si, oui ou non, la culture est une marchandise.

Il convient donc de s’interroger sur ce qu’est un bien culturel: les biens culturels sont à la fois des objets de commerce et des biens qui véhiculent des valeurs, des idées, du sens, et c’est pour cela qu’on peut parler d’une spécificité des biens culturels. Certes, l’on pourrait dire qu’un bien culturel, ce n’est pas d’abord une marchandise, mais avant tout une oeuvre, une création, avec ce que cela suppose d’audace, de prise de risque.

Mais, dès lors que l’on parle d’industries culturelles, il faut bien admettre que ces biens sont produits, diffusés, exploités, selon une logique aussi économique et dans le cadre du marché. Donc, il n’est pas illégitime d’en reconnaître la dimension économique. Les biens culturels seraient des « marchandises mais pas comme les autres ».

La culture serait au fond la dialectique de l’universel et du particulier. Il faut préserver les identités mais éviter la dérive « identitaire »,incitant à l’exclusion de l’autre, qui est l’exact contraire de la promotion de l’identité, et il faut aussi offrir aux femmes et aux hommes des valeurs et des références communes, mais sans oublier les spécificités léguées par le temps, sans oublier l’histoire, sans oublier la mémoire, sans oublier le respect des identités.

Le plus difficile est-il de définir ce qu’est l’Art ou bien la marchandise ?

L’Art certainement, puisque la marchandise est un objet présentant comme particularité de s’échanger contre de la monnaie à travers une interface qu’on appelle le marché.

Le marché permet au consommateur de satisfaire besoins et désirs. Le sort de l’art dépend de ceux qui savent l’apprécier et le reconnaître.

Quant à l’artiste, c’est de son ressort si son œuvre est faite pour satisfaire les désirs de produits artistiques et à ce jeu-là, un bon nombre ont vendu leur âme en sacrifiant le style et l’originalité aux goûts moyens, notamment dans le champ musical. Pour ce qui est de la peinture, l’affaire se présente différemment puisque l’œuvre est unique. Elle peut aussi répondre à des modes ou des critères parfois arbitraires. Mais c’est d’époque et jamais il n’y eut autant d’artistes qu’actuellement. Ce qui fait la qualité et le succès des œuvres, c’est le public sans oublier les critiques. 

L’art a toujours été une expression au service d’une cause, d’une mission, d’un intérêt. Un art sacré pour consolider et véhiculer le sens religieux en répondant aux attentes d’une société pieuse, puis l’art au service des différents pouvoirs et comme l’ère actuelle est celle de la puissance économique, il est presque naturel, pour ainsi dire, que l’art soit devenu une marchandise, un signe de puissance et de reconnaissance pour les artistes qui diffusent, pour ceux qui font des œuvres singulières et ceux qui ont les moyens de les acheter.

L’art serait l’instrument du trans-sphère. Il peut servir des intentions aussi diversifiées que peuvent l’être les déterminations du genre humain. Que l’art soit devenu une marchandise ne fait que traduire l’évolution des sociétés vers leur marchandisation car l’art est par excellence le moyen de dévoilement mais pas uniquement.

 

 

La culture est-elle une marchandise comme une autre ? 

 

Il y a effectivement un déclin de la culture française, et il est principalement dû au fait que cette culture est devenue une pure et simple marchandise. Ce n'est plus la valeur artistique des oeuvres qui prime, mais leur valeur commerciale. Un Goncourt est bon ou mauvais selon qu'il se vend bien ou pas. Des journaux de cinéma fixent la longueur de leurs critiques en fonction du nombre de copies en circulation.

Deux visions s’opposent : les pays anglo-saxons considèrent la culture comme une marchandise alors que la France, s’appuyant sur l’héritage des Lumières qui associe culture et émancipation de l’homme, fait de la culture un concept politique, social et philosophique.

L'enjeu c'est la diversité et l’exception culturelles. La France considère que la position du "laisser-faire" le marché n'aboutit pas à une production culturelle diversifiée et de qualité. Elle considère aussi que l'accès à tous à la culture ne serait pas garanti par le marché.

Faut-il considérer la culture comme la programmation collective de l’esprit humain qui permet de distinguer les membres d’une catégorie d’hommes par rapport à une autre ? La culture ainsi définie, incluerait les systèmes de valeurs qui sont parmi les éléments essentiels d’une culture donnée.

« La culture est à la collectivité humaine ce que la personnalité est à l’individu. »

 

La culture, qu’est-ce à-dire ?

La « culture » revêt en effet des sens différents. Il peut s’agir tout d’abord de la culture « cultivée » : nous désignons par-là, celle des arts et des lettres, mais aussi de la science ; elle se rattache également à une définition patrimoniale de la culture, désignant par-là l’histoire des idées et des grandes productions artistiques et scientifiques de l’humanité.

La culture mondialisée concerne l’ensemble des institutions et des pratiques sociales d’un groupe ou d’une société donnée. Dans cette acception anthropologique, les « modes de vie », désignent bien ces mêmes pratiques… Mais nous pouvons nous référer aussi à une troisième signification, cette fois-ci socio-économique : il s’agit alors de toutes les productions de biens et activités culturelles comme la télévision, le cinéma, le livre, le théâtre, Internet.

Un phénomène va en effet rapidement prendre une place déterminante dès la moitié du XIXème siècle : la culture de masse appelée aussi culture populaire. C’est en particulier à partir de ce moment que la dimension économique de la culture devient déterminante, le pays vivant de plus en plus au rythme des industries culturelles ; les trois innovations qui vont scander ce développement étant

  1. le monde des journaux et de l’édition,
  2. le monde de l’image(illustration, photographie, cinéma),
  3. le monde des spectacles(café concert, théâtre, music-hall) et des grands magasins.

Enfin, La « culture-monde » va bousculer ces anciennes dichotomies (haute et basse culture, esthétique et économie, cultivée et culturel …etc.), tout en incluant toutes ces significations.

 

 

Qu’est-ce que « la culture monde » ?

 

La culture monde, pour Lipovetsky (essayiste et professeur de français agrégé de philosophie, membre du Conseil d'analyse de la société), est « celle dutechno capitalisme planétaire, des industries culturelles, du consumérisme total, des médias et des réseaux numériques. » Pour philosophe, la culture monde « constitue, engendre, modèle » le monde lui-même.

Elle correspondrait à un territoire beaucoup plus vaste que celui de la culture cultivée, « culture globalitaire qui structure de façon radicalement nouvelle le rapport de l’homme à soi et au monde », diffusant en particulier sur toute la planète un flux ininterrompu d’images, de films, de musiques, de séries télé, de spectacle sportifs… qui transforme les modes d’existence et la vie culturelle. Elle est ainsi souvent accusée d’uniformiser les pensées, de manipuler l’opinion, de pervertir le débat public de la démocratie.

Quatre pôles structurants de la Culture monde

  • L’hyper-capitalisme : celui-ci se manifeste en particulier par une marchandisation de la culture et une culturalisation de la marchandise.
  • L’hyper-technologie : Celle-ci a engendrée ce que nous pouvons appeler l’âge du numérique, qui a tendance à construire un univers où le corps cesse d’être l’ancrage réel de la vie.
  • L’hyper-individualisme : Lipovetsky fait partie de ces auteurs qui ont beaucoup réfléchi sur l’individualisme contemporain, considérant que c’est le véritable « code génétique » des sociétés démocratiques.
  • L’hyper-consommation : cette nouvelle révolution consumériste passe par la personnalisation ou l’individualisation, les contraintes du développement durable vont peser sans doute de plus en plus sur le modèle de consommation.

 

 

Régression de l’autorité symbolique de la « grande culture » 

 

L’annexion de la culture à l’ordre marchand va de pair avec l’érosion des anciennes frontières symboliques entre haute et basse culture, art et commerce, esprit et divertissement. Certains n’hésitent pas à ce sujet à parler d’infantilisation du consommateurou d’appauvrissement de la vie intellectuelle.

Le pouvoir des médias a remplacé celui des intellectuels, et les journalistes sont souvent plus célèbres que les auteurs. Le monde des idées est ainsi désacralisé. Paradoxalement et pour les mêmes raisons, on assiste à une démocratisation de pratiques culturelles jusque-là réservées à l’élite intellectuelle.  

Allons-nous vers une planète culturelle homogénéisée ?    OUI… mais NON…

OUI…

La première réponse qui nous vient à l’esprit est affirmative. Les industries de l’imaginaire répandent sur la planète les mêmes standards de consommation et de culture. Les cultures traditionnelles s’évanouissent au profit d’une culture de la modernité et de la consommation de masse. La même vitrine marchande apparaît dans toutes les grandes métropoles, proposant une offre similaire.

MAIS… NON 

L’explosion de la diversité des produits

La cascade de produits standardisés sur la planète doit être mise en parallèle avec l’explosion concomitante de la diversité des produits. Jamais, on a produit autant de musiques, de peintures, de magazines, de chaînes de télévision sur la TNT, sur le câble, gratuits, payants, nationales, étrangères…etc. Idem pour les livres (50 000 titres nouveaux par an en France), la production cinéma, la prolifération des sites sur Internet ; mais il faudrait parler aussi des produits audio-visuels, des nouvelles références alimentaires, des designs, des lunettes, des baskets, des cosmétiques…etc.

On peut aller plus loin et se demander si les conditions de vie des artistes ne vont pas influencer leurs choix artistiques ou, à l’inverse, si des choix artistiques ne cherchent pas à susciter des effets économiques. On touche alors à ce que le monde artistique craint le plus : l’arrivée d’économistes tentant de substituer des logiques économiques aux logiques artistiques.

Pour Adam Smith (philosophe et économiste écossais des Lumières), la culture est « un bien public » car elle contribue essentiellement à l’éducation.

Pour Karl Marx, la valeur des œuvres d’art constitue une exception évidente à la loi de la « valeur-travail ».

Pour Marshall (intellectuel canadien. Professeur de littérature anglaise et théoricien de la communication), la demande de biens artistiques reste à part car celui qui consomme de plus en plus de musique l’apprécie de plus en plus et en demandera donc de plus en plus.

Il a donc toujours existé des regards économiques sur les activités artistiques et culturelles, regards partiels et soulignant des singularités plus qu’offrant une interprétation d’ensemble et opératoire du secteur.

Le terme même de culture est entendu dans des sens différents selon les langues, les administrations et bien entendu les économistes. Il existe un sens large que l’on peut qualifier d’approche anthropologiquequi voit dans la culture l’ensemble des valeurs, références et comportements qui tissent les relations entre individus et communautés. Il existe un sens plus restrictif qui voit dans la culture l’ensemble des activités artistiques qui conduisent à interpréter, représenter, distiller et disséminer de nouvelles valeurs. On parlera plus volontiers alors d’ « économie des arts».

On peut donc dire que les arts sont bien au cœur de la culture et qu’ils en constituent sans doute l’un des ferments les plus puissants, mais que la culture en dépasse le domaine, introduisant des thèmes aussi essentiels que l’éducation, la formationet l’information. Point de vue – partagé dans nombre de pays latins – selon lequel l’économie de la culture est pour l’essentiel une « économie des arts ».

 

 

La culture part maudite de l’économie de marché ?

 

  • Peut-on justifier la culture comme bien collectif parce qu’elle diffuserait une valeur d’existence ou un sentiment d’identité partagé, en quelque sorte comme la formation d’un capital social?
  • Dans quelle mesure peut-on affirmer que la consommation d’activités culturellespar un individu aura des conséquences positives sur le bien être des autres individus en créant un environnement plus favorable à leur dialogue, leurs rencontres, leurs compromis ?
  • Peut-on seulement concevoir une absence d’intégration sociale et une volonté d’intégration culturelle, faisant en quelque sorte fonctionner les équipements culturels à l’inverse du marché ?

L’« économie des tags et des graffitis » montre que dans une telle situation les aspirations à l’égalité finissent par être démenties, la « banlieue » se transforme en « ghetto », les « classes travailleuses » en « classes dangereuses », l’égalité du dedans en coupure du dehors.

 

 

Conclusion

Il y a toujours eu une tension entre les dimensions artistiques et commerciales dans les industries culturelles. En effet, comment trouver un équilibre entre 

les caractéristiques de la création 

(être libre de toutes considérations matérielles pour pouvoir prendre des risques et innover) 

et

les exigences de la marchandisation 

(être accessible à un large public et être financièrement viable) ?

Ces deux perspectives semblent souvent irréconciliables.

 

 

« Un homme sans culture, c’est comme un zèbre sans rayures. »

Proverbe massaï