Ateliers littérature

Introduction faite par Jean-François Sabourin aux débats du mercredi 14 juin 2017

 

André Frédérique disait : « si vous peuplez tout seul la solitude du monde, alors vous êtes un humoriste ».
En effet, prenez une salle de spectacle pleine, regardez chacun de ces spectateurs et réfléchissez. Pourquoi sont-ils ici ? Certains pour rire, se divertir et passer un bon moment. D'autres, ne sont là que dans l'espoir de fausser compagnie à cette solitude qui les poursuit de jour en jour, et pour finir, il y a ceux qui ne sont pas venus car ils fuient le monde. Toutes ces personnes composent les différentes sortes de solitude ; celle dont on souffre et au contraire, celle que l'on recherche.

La solitude est mal vue aujourd’hui. Nous sommes devenus des individualistes mais nous le vivons comme une faiblesse. Dans notre société, est donc considéré comme suspect tout individu qui s’abstient des autres. Faut-il distinguer « solitude » et « isolement » ? La première est de l’ordre du consentement mais pas le second. Selon le philosophe Alain « L’homme isolé est un homme vaincu » qui n’a pas su s’imposer aux autres et forcer leur désir. Il peut être responsable de son isolement, s’il s’abandonne à l’impuissance à séduire l’autre. Le solitaire, au contraire, désire la sociabilité et cherche à séduire grâce à son autonomie qui le rend original. L’étape de la désintégration absolue intervient quand personne ne sait que vous êtes seul. [ … ] Si notre vie quotidienne nous paraît pauvre, ne l'accusons pas ; accusons-nous plutôt, disons-nous que nous ne sommes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n'y a pas de pauvreté ni de lieu indifférent. Et quand bien même nous serions dans une prison dont les murs ne laisseraient rien percevoir à nos sens des bruits du monde, n'aurions-nous pas alors toujours à notre disposition notre enfance, sa richesse royale et précieuse, ce trésor des souvenirs. [ … ]

Aller en soi, soumettre à l’examen les profondeurs d'où surgit notre vie ; n’est-ce pas à sa source que l’on trouvera la réponse à la question de savoir si la solitude est pour nous une nécessité. Accepter cette réponse comme elle s'exprimera, sans chercher à démêler davantage, peut-être apparaîtra-t-il que nous avons tous vocation à être solitaire. Assumer alors ce destin, en supporter la charge et la grandeur sans se demander chaque fois quel bénéfice pourrait nous échoir de l'extérieur. Mais il est également possible que nous devions renoncer, en nous-mêmes, à accepter la solitude, car étrangère à soi.
La solitude, vécue comme la partie la plus profonde de soi, se présente comme une vérité pour chacun, et on se convainc qu’elle est la vérité de tous. Paradoxalement, la partie de soi qui est la moins identifiée est interprétée comme étant la plus générale et la plus commune à tous. En psychologie, on appelle cela de la projection, on projette sur autrui ce que l’on est soi-même. Le sentiment de solitude est partagé par tous, mais il est propre à chacun. Pour que notre singularité s'exprime, il nous revient de mettre des symboles, des mots, des souvenirs, ou des théories sur les aspects cachés de soi-même.
Pour l’écrivain, le plus sain dans cette vie est de regarder la solitude en face et d’abord dans ce qui en elle ne nous convient pas. Il peut y avoir dans la solitude un besoin animal de se retirer, d’éviter la rencontre, de se préserver. Il existe aussi une culpabilité pour celui qui est seul, car dans ce cas il y a une partie qui est, même en apparence de façon passive, silencieuse, non agissante, tournée vers la coupure. On peut être relié autrement que par les liens consacrés, les liens de plein jour, les liens officiels.

Voltaire faisait de Rousseau un « méchant » parce que ce dernier aimait vivre en ermite. Nietzsche, quant à lui, invite pourtant l’homme à s’améliorer en disant : « Deviens ce que tu es » mais l’inviter à devenir ce qu’il est au prix de la solitude c’est lui faire violence. Il n’est pas suffisant pour se tenir debout de se construire seul. Dans la solitude on rejoint quelqu’un d’autre que soi. [ … ]

"C'est à trop voir les êtres sous leur vraie lumière qu'un jour ou l'autre nous prend l'envie de les larguer. La lucidité est un exil construit, une porte de secours, le vestiaire de l'intelligence. C'en est aussi une maladie qui nous mène à la solitude."
(Léo Ferré)

 


 

Débat

  • Qu'est-ce que la solitude ? Un fardeau, une angoisse, une malédiction … ou au contraire la valeur la plus précieuse en train d'être écrasée par la collectivité omniprésente ?
  • Dans notre monde, le solitaire heureux est incompris, considéré comme égoïste ou misanthrope.
  • Dans certaines situations, il n’y a pas d’autre issue que la fuite, ce n’est pas de la lâcheté mais un sursaut de santé.
  • On peut fuir dans la drogue, dans le travail, dans l’imaginaire, dans l’obéissance ou le fatalisme, l’important c’est de savoir ce que nous fuyons.
  • Le mot solitude est passé d’une connotation positive ou neutre à une acception souvent négative.
  • La solitude était autrefois un lieu puis un état d’abandon et aujourd’hui un sentiment.
  • Que la solitude soit « une grâce », et qu’elle rende « heureux », n’est pas évident... Tout aujourd’hui semblerait nous dire le contraire.
  • La solitude peut renvoyer à un vide, au froid, à la mort, à un sentiment d’abandon, à de la tristesse, à de l’ennui, au sentiment de n’être pas compris.
  • La capacité d’un individu à être seul repose sur son expérience antérieure d’enfant « seul en présence de la mère ». Cela permettrait à l’enfant de découvrir qu’on peut être
  • seul   sans être abandonné, de découvrir que la mère peut être à la fois à l’extérieur et à l’intérieur.
  • Il y a quelque chose de la solitude, quelque chose du passage du temps dans la vie, qui n’est pas complètement accepté. Il y aurait donc dans la solitude une angoisse de la vieillesse ou une peur de la mort.
  • Selon Christian Bobin, poète français contemporain, pour qu’il y ait rencontre, il faut que cela n’entame pas la solitude de l’un et de l’autre et que cette solitude en soit développée.
  • Il peut y avoir dans la solitude un besoin animal de se retirer, d’éviter la rencontre, de se préserver.
  • Selon le philosophe Alain « L’homme isolé est un homme vaincu » qui n’a pas su s’imposer aux autres et forcer leur désir. Il peut être responsable de son isolement, s’il s’abandonne à l’impuissance à séduire l’autre.