Ateliers littérature

Café-philo du mardi 4 décembre 2018 animé par Jean-François Sabourin

 

 

«  Faut-il savoir être infidèle aux autres parfois
pour ne pas l’être à soi-même 
»

 

 

 

Propos introductif
de Jean-François Sabourin

 

« Nous avons préparé pour les infidèles des chaînes, des carcans et une fournaise ardente.». Coran, sourate 76, verset 4

Je n’ai pu résister à citer cette sourate pour que nous n’oublions pas que la fidélité, pourtant considérée habituellement comme une vertu, pouvait aussi recouvrir un aveuglement fanatique.

 

1/ Une vertu qui rend possible les autres vertus ?

La fidélité, avec la mémoire qui la rend possible, est non seulement une vertu, mais ce qui permet l’existence même des vertus.

André Comte Sponville nous interroge ainsi : « que deviennent la justice, la paix, la liberté, la vérité, sans la fidélité des justes, des pacifiques, des hommes libres, de ceux qui défendent la vérité ? »

 

 

Si nous affirmons que la fidélité est dans un certain sens la vertu des vertuscar elle est nécessaire à l’exercice de toutes les autres (pour être juste, il faut être fidèle à l’idée de justice), nous devons avoir conscience que cette affirmation montre que la fidélité, comme d’ailleurs son contraire l’infidélité, suppose la mémoire : pour être infidèle à quelque chose, encore faut-il se souvenir de ce quelque chose...

Fidélité comme infidélité sont les enfants de la mémoire.

Mais la fidélité ne semble pas se suffire à elle-même car sa valeur dépend des objets sur lesquels elle porte : « avoir été fidèle à Hitler était bien pire que de le renier ! » Etre fidèle à ses amis est précieux, être fidèle à telle chemise est amusant mais sans véritable valeur ! Etre fidèle à sa sottise est une sottise de plus, dit Jankélévitch. Il y a des « bonnes » et des « mauvaises » fidélités : " être fidèle à son ressentiment ou à sa haine n’est pas une vertu..." 

La fidélité semble donc ne pas constituer une valeur en elle-même.

 

 

Jankélévitch affirme en cela que le souvenir et la volonté, au-delà du changement, consiste à maintenir ce qui est considéré comme l’essentiel.
« Car nul ne se baigne deux fois dans le même fleuve » (Héraclite).
« Nul n’aime deux fois la même femme » (Sponville).
« Il n’aime plus cette personne qu’il aimait il y a dix ans ; rien d’étonnant : elle a changé, lui aussi... peut-être l’aimerait-il si elle était restée la même personne ? » (Pascal).

Le fondement de notre identité personnelle reposerait ultimement sur ce que Montaigne appelle « la foi en soi-même » qui, malgré le fait qu’il change chaque minute et chaque jour, nous amène à affirmer qu’il s’agit bien toujours de nous et de nul autre, à considérer notre passé comme le nôtre, et surtout, « dans l’avenir, reconnaître son engagement présent comme toujours le sien ».

 

2/ Fidélité de soi à soi ?

André Comte Sponville nous indique qu’il n’y aurait pas « de fidélité morale sans fidélité de soi à soi ». Pour lui en effet, le rapport à soi-même, qui renvoie à des conceptions du Bien plurielles, est moralement indifférent, c’est-à-dire ne relèverait pas du champ de la morale. Car contrairement à Kant et ce qu’il appelle « les morales maximalistes », il ne pense pas qu’il y ait symétrie entre le rapport à autrui et le rapport à soi-même.

Lorsque nous faisons une promesse à autrui, nous devenons son « débiteur » ou son « obligé », et nous sommes moralement liés par cette promesse vis-à-vis de lui, sauf s’il nous en libère. Mais quel est le sens moral d’une promesse faite à soi-même, alors que nous avons à tout moment la capacité de nous en libérer ? Comment pourrions-nous être à la fois « débiteur » et « créancier », « celui qui oblige » et « celui qui est obligé » ?

Il en va de même pour « se mentir à soi-même » : comment être à la fois celui qui « ment » et « celui à qui l’on ment » ? Il restera pour nous à évaluer ce qu’il reste de la valeur morale de la promesse, où la « fidélité à soi-même » ne peut être considérée comme un concept moral consistant.

 

3/ Les relations de l’infidélité et de la fidélité avec le passé.  

Si nous disons que l’infidélité n’est pas opposable à la mémoire. La fidélité ne serait pas le contraire de l’oubli mais de « la versatilité frivole ou intéressée, du reniement, de la perfidie, de l’inconsistance » 

André Comte Sponville ne semble avoir aucun doute sur l’immoralité de l’infidélité. Elle ne cesserait de perpétuer le combat contre l’oubli. Combat toujours difficile contre « la marée irréversible de l’oubli ». 

L’infidélité peut être interprétée comme un refus d’une certaine forme de travail de mémoire, la fidélité comme un devoir du souvenir.

Pour André Comte Sponville, la fidélité ne vaudrait qu’eu égard à la valeur de l’objet (idée, valeur, action, chose) auquel nous sommes fidèles. Pour ce philosophe, cette valeur serait toujours reliée à l’amour, amour de quelqu'un, mais aussi beaucoup plus globalement amour de ce qui est beau et de ce qui est bien.

Mais que dire alors de la fidélité lorsque celle-ci concerne aussi la haine... : fidélité ou acharnement ? Quand cette fidélité concerne le martyr du peuple juif, la non-prescription serait sans doute évidente...

 

4/ Fidélité et héritage

La fidélité au passé, c’est aussi celle de l’humanité à laquelle nous appartenons, d’une culture ou d’une civilisation qui nous a fait ce que nous sommes, celle aussi d’une histoire individuelle et culturelle particulière à nous et notre famille.

Il s’agirait aussi de faire ce qui se fait, d’être fidèle aux us et coutumes, ce qui ne va pas sans un certain conformisme social. Fidélité à l’amour reçu, à celui que nous avons admiré, fidélité aussi aux bonnes ou mauvaises manières, aux principes éducatifs que nous avons reçus, à la classe sociale dont nous sommes issus, « loyauté » aux origines ou aux parcours de nos parents qui parfois nous empêchent de choisir vraiment nos propres options. Là encore, la fidélité n’apparaît pas systématiquement comme une vertu, mais plutôt comme un ressort psychologique non négligeable : la fidélité « est » avant de « devoir être » !

D’une manière générale, la question posée est celle de l’héritage. Nietzsche nous dit : « Nous voulons être les héritiers de toute la moralité antérieure, nous n’entendons pas commencer sur de nouveaux frais. Toute notre action n’est que moralité en révolte contre sa forme antérieure. »  L’héritage, ou la fidélité, ne doit donc pas se comprendre sous le signe de la soumission ou de la passivité par rapport à ce qui nous est légué. Cette phrase de René Char, écrite après la seconde guerre mondiale, reprend cette idée: « L’héritage n’est précédé par aucun testament ». 

André Comte Sponville insiste pour sa part sur le processus par lequel l’héritage est constitutif de ce que nous sommes : « On ne possède jamais que ce qu’on a reçu et transformé, que ce qu’on est devenu grâce à d’autres ou contre eux ». La fidélité ne serait plus dans ce cas la reproduction du même, mais le nécessaire travail de mémoire et de reprise (« s’en prendre à quelque chose de ce qui nous précède ») En ce sens, nous pouvons avancer que si la répétition est une fidélité.

Cela ne supprime pas l’héritage au sens d’« un héritage sans testament », comme le dit René Char. Autrement dit, la fidélité à ces modèles du passé au sens où nous l’entendons habituellement n’est plus un principe transcendant au sens où rien ne nous dicte ou nous contraint à obéir à ces modèles.

 

5/ Fidélité par rapport à la pensée

Si une certaine forme d’oubli est nécessaire à la santé psychique (se souvenir de tout équivaudrait à la folie), en revanche la mémoire est indispensable à l’existence même de l’esprit et de la pensée Marcel Conche nous dit que… « Toute pensée risque continuellement de se perdre si nous ne faisons l’effort de la garder. Il n’y a pas de pensée sans mémoire, sans lutte contre l’oubli et le risque d’oubli. ».

 

 

La fidélité peut vite confiner au dogmatisme si elle implique le refus de soumettre ses idées à l’épreuve de la discussion ou de l’expérience pour éventuellement en changer ou les modifier.  

L’apostasie (ou perfidiede la foi lorsqu’un fidèle se rend coupable en quittant sa religion). Celle-ci est punie de mort dans certains pays arabes... La fidélité peut donc être l’autre face du terrorisme religieux. Mais la valeur de fidélité devient précieuse lorsqu’il s’agit de souligner l’importance de la rigueur de la pensée comme telle, et non la fidélité à ses contenus de pensées. 

La fidélité à ce qui nous fait avancer sur le chemin de la vérité doit Tenir pour vrai telle serait la fidélité essentielle face aux dangers de dogmatisme et donc aussi de fanatisme. Ni dogmatisme, ni inconstance. Nous ne devons pas non plus oublier nos « vérités » (même si elles sont provisoires) : c’est le sens profond de ce que dit Marcel Conche : Garder le souvenir de la vérité. La philosophie étant en ce sens une gardienne de cette histoire, qui entretient une fidélité à la pensée. La fidélité serait alors proche de l’idée de « garde » et de « conservation ». L’histoire de la philosophie serait alors plus spécifiquement la gardienne de ces « trésors ».

 

6/ La fidélité et l’amour

La fidélité serait une vertu dont le manquement est reproché à l’être aimé.

En vérité, nulle fidélité au sens moral n’a jamais conduit à une telle exclusivité. Et au nom de quoi pourrait-on prétendre à la jouissance exclusive d’autrui ? C’est pourtant le sens de la « fidélité conjugale ».

La question est : si l’on considère la fidélité dans son acception de vertu morale, peut-on la confondre avec la fidélité conjugale ? Peut-on assimiler cette dernière à une vertu ? Elle peut certes être l’objet d’une ferme résolution qui parfois ne va pas sans violence sur son propre désir. Pensons à cette phrase de La Rochefoucault « La violence qu’on se fait pour demeurer fidèle à ceux qu’on aime ne vaut guère mieux qu’une infidélité ».

Or, comment appeler « morale » une prescription qui s’oppose frontalement à l’expression de son désir ? La vie en couple reposerait ainsi sur une dynamique contradictoire du désir. Il n’est donc nullement étonnant que, dans une certaine logique culturelle ou sociale de la structure duale du couple occidental, le principe de fidélité, inhérent à l’idée du mariage –qui est l’institutionnalisation de ce couple -  protège ainsi la pérennité de l’institution. Il a longtemps été appliqué sous le sceau de l’hypocrisie, puisque l’adultère était quasiment un mode de vie dans la bourgeoisie à condition qu’il soit suffisamment discret et qu’il n’empiète pas sur la vie des mariés... Ne s’agit-il pas plutôt d’une norme sociale ?

Le fait que la fidélité conjugale doive être considérée non pas comme une vertu morale mais comme un principe de régulation visant à préserver la durabilité du couple n’empêche en rien de trouver « souhaitable » une telle régulation. Cependant, La diminution du nombre de mariages, la croissance de l’union libre et de la cohabitation doivent être interprétées comme une réponse de la vie de couple face à cette nouvelle « donne ». Il y a désormais des couples « libres » qui sont fidèles à leur manière : fidèles à leur idée du couple, à leur parole, à leur liberté commune...

Que signifie alors Fidélité à son amour ? 

Alain Badiou, dans son « Eloge de l’Amour » apporte un élément de réponse : la déclaration d’amour « fixe » le hasard, en faisant passer d’une rencontre contingente de quelqu'un que je ne connaissais pas au commencement à quelque chose ressemblant à une nécessité ou à un destin. Si ce « je t’aime » n’est pas une ruse, il engage sur une durée, une fidélité. Celle de transformer le hasard de cette rencontre dans l’invention d’une durée, qui est naissance d’un monde.

Spinoza rejette « le moralisme de ceux qui évaluent à partir d’un système de jugement à priori et indiscutable interdisant ou prescrivant telle ou telle valeur. La valeur – ce qui est bon ou mauvais pour moi – est strictement immanente à la normativité du désir. C’est le désir qui est premier, dont la valeur résulte : « Une chose n’est pas désirable parce qu’elle est bonne ; elle est bonne parce qu’elle est désirable. ». 

 

 

Comme l’affirme souvent Spinoza, dans son ouvrage : « l’Ethique », un affect ne peut être réduit que par un affect contraire : pour que la fidélité puisse opérer positivement, elle doit être à son tour désirée, dans une configuration de forces où l’amour c’est-à-dire (la joie qui accompagne l’idée d’une cause extérieure) est alors le vainqueur.

 

7/ La fidélité et la promesse

Il ressort que la fidélité n’est pas « en soi » une vertu, et que sa valeur dépend beaucoup des contenus de pensée ou d’action sur lesquels elle porte. L’idée d’une répétition ou d’une persévération ne suffit pas à la caractériser ; la mémoire ne suffit pas ; la permanence du Même, malgré ce qu’en dit Jankélévitch, ne suffit pas à en faire une vertu.

Je peux en effet changer, évoluer, faire mon autocritique, changer de compagne ou de compagnon, changer de religion ou devenir athée, dira-t-on que je suis infidèle ? Peut-être, mais pas au sens où cette infidélité serait un vice (et son contraire une vertu). 

En revanche, il semble que la fidélité vertueuse, celle qui est précieuse, est intimement liée à la promesse. Qu’est-ce qui, en effet, à travers le changement que j’effectue, est susceptible d’impacter mon identité même, et de porter dommage à autrui ? Assurément le manquement à ma parole.

Si l’oubli est le contraire de la mémoire, la trahison est le contraire de la fidélité. La promesse est plus largement un engagement sur une relation, un travail à venir, un investissement choisi, une valeur pour sa propre existence...etc. qui concrètement aussi nous engage vis-à-vis d’autrui. En effet, aucun acte n’étant isolé, il interagit avec les autres. Même si nous n’avons pas énoncé de « promesses » en bonne et due forme, nombreux sont nos actes ou nos pensées qui sont en eux-mêmes des sortes de déclarations qui s’adressent aussi aux autres.

Mais si la fidélité à soi-même n’avait de sens que par rapport à celle que l’on doit à autrui ? Et si l’origine de la valeur d’une telle fidélité résidait dans cet autrui qui nous oblige ? 

Promettre, c’est être engagé à faire ce que la proposition énonce. Engagement vis-à-vis de soi-même, mais surtout envers son interlocuteur. Ce sont bien des actes qui sont promis, et non des sentiments. « On peut promettre des actes mais non des sentiments car ceux-ci sont involontaires », dit Nietzsche.

 

 

Pour Nietzsche, cette mémoire de la volonté, proche de l’obstination, peut-être le terreau sur lequel germe le sentiment de la faute et de la mauvaise conscience, et peut être aussi entendu comme une mise en garde : cette sorte de maîtrise de soi associée à la promesse.

Et là réside l’essentiel d’une promesse véritable : 

 

« l’important dans l’exercice de la promesse
c’est d’abord qu’un autre compte sur moi
et sur la fidélité à ma propre parole. 
Il faut renverser l’ordre de priorité entre celui qui promet et son bénéficiaire »

 

 

DEBAT : Interventions des participants

Odile

 

  • Tout d’abord qu’est-ce que la fidélité à soi-même?
    C’est ne pas se trahir, vivre dans la constance, la cohérence, voire une certaine transparence, aussi bien intérieure, qu’extérieure, en conformité avec ses sentiments, ses valeurs, etc… – La formule de SPINOZA, à propos du désir me semble adaptée pour cette fidélité à soi-même : « un effort pour persévérer dans son être » C’est choisir de vivre en adéquation avec sa vérité profonde : « deviens ce que tu es » dira Nietzsche. La fidélité met à contribution volonté et libre-arbitre.
  • La fidélité en généralsemble être à la base même de la moralité et du vivre-ensemble. Dans la société c’est un devoir d’être fidèle aux lois, institutions, règlements divers, etc… C’est aussi une vertu (et un devoir) d’être bon citoyen. Notre société ne serait plus viable sans cette fidélité… et la confiance ferait défaut pour tous et tout.
  • Evidemment la fidélité est fragile et soumise aux aléas du temps (les changements qui s’opèrent, les évolutions qui en découlent…etc… ) – en relation avec les composantes de la société et de sa grande diversité. Les aspects identitaires, idéologiques, culturels,  etc… sont complexes… ce qui rend encore plus complexes les relations d’échanges entre les hommes (relations constructives, de confiance, de compréhension, d’empathie).   
    C’est dans ce contexte qu’il peut s’avérer nécessaire de cacher, masquer, dévier de ce qu’on est,  pour agir et parler autrement ;  certains " revirements " ou évolutions ne sont pas de réelles trahisons… Ce n’est pas non plus mentir, si mentir « c’est ne pas dire la vérité à celui qui ne veut pas l’entendre ou qui n’a pas besoin de la savoir »…
  • Il est donc important de savoir être infidèle dans ce sens… c’est une nécessité pour se protéger, se sauvegarder dans son intégrité.
  • Par ailleurs, pour rester fidèle à soi-même, avant de s’engager, il me semble nécessaire :
    1 - de bien se connaître soi-même,
    2 – et avant de " trahir ", il faut bien réfléchir.

En conclusion, fidélité et infidélité sont 2 atouts pour vivre dans ce monde de fous… sans se renier soi-même.

François
  • Certes, la loi ne doit pas être détournée ; elle est la même pour tous, et, dans les pays démocratiques, elle est élaborée par les responsables élus par le peuple ; mais, parfois, pour être fidèle à ses convictions propres, on se sent le devoir d’être en rébellion, en somme d’être infidèle à la loi. C’est pourquoi, ceux qui pratiquent la « désobéissance civile», forme d’infidélité aux lois promulguées, le font pour rester fidèles à eux-mêmes, à l’essence même de ce qu’ils trouvent justepour leur nation. Trois hommes ont marqués ainsi l’histoire : Gandhi, le Pasteur Martin Luther-King et Nelson Mandela. L’injustice ressentie conduit à une infidélité.
  • La société évolue sans cesse, les mœurs changent, ce que l’on croyait bien autrefois, nous semble archaïque. Ceci créé des tensions légitimes. Pour ne pas être infidèle à soi-même, si l’on ressent que cette évolution est à la traîne, et que ceux nous qui gouvernent n’en tiennent pas compte, on peut être amené à se révolter. L’infidélité à ceux qui ne voient pas qu’une marche en avant des mœurs et des lois est inéluctable, s’est souvent traduit par des révoltes et des insurrections.