Ateliers littérature

Café philo animé par Jean-François Sabourin le 11 mars 2020

 

 

Propos introductif
de Jean-François Sabourin

 

 

 

La beauté est-elle dans l'objet

 

ou dans le regard porté ?

 

 

 

Introduction

 

Si vous demandez à quiconque ce qu’est la beauté, il vous répond sûrement qu’elle n’existe pas réellement indépendamment des êtres humains qui tiennent diversement, selon leur goût et leurs valeurs, ce qui est beau. La beauté, se plaît-on à dire, se trouve dans l’œil de celui ou celle qui regarde. En somme, la beauté serait une réalité purement personnelle, subjective.

L’idée de beauté a une telle extensivité qu’elle semble ne plus rien vouloir dire. Le beau se dit d’une œuvre, mais aussi d’un paysage naturel ou urbain ; on le dit d’une femme ou d’un homme, de n’importe quel spectacle ou manifestation qui nous émeut ; on parle même d’un “beau geste” à propos d’un acte moral ou encore d’une performance sportive. Que peut faire la philosophie avec un tel concept, y a-t-il quelque chose à penser derrière cet éparpillement d’emplois sans unité apparente ? Est-il possible de lui donner un peu de cette densité et de cette unité qui invite à philosopher ?

Notre propos est donc de repenser l’unité du concept de beauté par-delà la multiplicité de ses emplois et occurrences. Nous défendrons donc la thèse suivante : le beau est univoque. Notre réflexion d’étude est le beau dans toute sa généralité, et non la façon dont il peut exister sous telle ou telle modalité particulière, la façon dont les uns et les autres se l’approprient selon leur propre idiosyncrasie. De fait, la beauté elle-même doit être un sentiment largement partagé et communicable, sinon, pourquoi y ferions- nous constamment référence à travers des formules comme “Regarde comme c’est beau !”, “Est-ce que tu trouves cela beau ?” ou tout simplement quand nous nous exclamons : “C’est beau !”. Si ce terme n’avait pas de sens, il ne ferait l’objet d’aucun consensus, d’aucune querelle, il serait un simple « signifiant flottant ». Or, précisément, même s’il est vrai que ce terme aurait tous les atouts pour jouer ce rôle de « signifiant flottant » qui comblerait un défaut de sens, nous pensons au contraire qu’il a un sens authentique et discernable. Que voulons-nous dire quand nous disons “c’est beau !” ?, tel est donc notre question de départ.

  

 

1/ Comment définir le Beau ?

 

La beauté n’est pas une qualité qui se trouve dans les choses elles-mêmes : elle existe dans l’esprit qui les contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente. Tel individu peut même percevoir de la laideur là où tel autre voit de la beauté, et chacun doit se satisfaire de son propre sentiment, sans prétendre déterminer régler celui d’autrui. Se mettre en quête de la beauté réelle ou de la laideur réelle est aussi vain que de prétendre déterminer avec certitude ce que sont réellement la douceur ou l’amertume.

Si nous voulons, comme c’est notre ambition, donner au concept de beauté la thématisation qu’il mérite, alors il faudra se garder de restreindre le sens du beau au cadre des beaux-arts. Il faudra considérer l’essence du beau par-delà ses divers emplois et par-delà les oppositions traditionnelles du “beau naturel” et du “beau artistique”.

Le beau est d’abord et avant tout un sentiment, un affect. Nous défendrons l’idée que ce sentiment n’advient jamais gratuitement ou fortuitement : il suppose une certaine activité du sujet qui l’éprouve, et non seulement qui l’éprouve, mais aussi qui le provoque et lui donne son âme. Le sentiment du beau, donc, n’est intelligible que comme un certain rapport : le rapport du sujet intentionnel à un objet de la perception. Ce rapport singulier aux choses et au monde qui occasionne dans le sujet le sentiment du beau, nous l’appelons l’intentionnalité esthétique. L’esthétique, en ce sens, n’est pas la pure sensibilité (rétinienne, auditive, etc.), mais l’expérience en tant que telle du beau. Il y a du beau parce que le sujet est capable d’esthétiser son environnement, et parce que ce dernier se prête à ce jeu. Autrement dit, l’analyse de la structure de l’intentionnalité esthétique sera pour nous le fil conducteur de la compréhension du sentiment du beau. Le beau n’existe comme sentiment qu’à l’occasion d’une expérience esthétique, c’est-à-dire d’une esthétisation intentionnelle du monde. L’analyse de l’intentionnalité esthétique sera donc le premier moment de notre recherche.

Selon la fameuse et bien naïve « théorie institutionnelle de l’art », je suis un artiste dès lors que l’on “m’expose” et que j’ai pour moi un public encadré dans une institution. Mais cette théorie empirique n’est pas très ambitieuse, elle ressemblerait même à une tautologie : ce que l’on dit être de l’art est de l’art (ce que les commissaires d’expositions reconnaissent comme tel, du moins). Nous proposerons un autre critère que celui de la muséalité : la beauté apparaîtra comme l’essence et le critère de l’art — ce qui supposera de redéfinir ce concept de beauté, en dehors des schémas classiques restrictifs. Le beau est tout sauf une réceptivité sensible de surface ; compris en son fond, l’art le plus avant-gardiste peut encore être beau en un sens renouvelé.

 

 

2/ Qu’est-ce que le beau, donc ? Mais d’abord, qu’est-ce que le beau n’est pas ?

 

Le laid, le joli, l’agréable, le pratique, le plaisant, le luxuriant, le divertissant. Dans un autre registre, le Beau n’est pas non plus le Bon, le Bien, le Juste, l’Exact. Ce n’est sûrement pas une Idée, un Concept ou un Modèle, pas plus qu’une image, un noème ou un noumène. Ce n’est pas un symbole, un signe, un langage, une assertion ou un jugement. Ce n’est pas une substance ou une qualité des choses ; ce n’est pas un perçu. On éduque le goût au beau, mais on n’éduque pas le beau ; on ne l’apprend pas, on ne le connaît pas, on ne le pense pas, du moins quand on se rapporte à lui pour l’éprouver. Le beau n’est pas une pulsion, une passion, un rêve, un fantasme ou encore un jeu ; pas davantage une Fin, ni un plaisir, ni une peine. On dit d’une forme qu’elle est belle, mais le beau n’est pas une forme ; l’harmonie est belle mais le beau n’est pas harmonieux.

Qu’enseigne donc Platon au sujet de la beauté ? Les hommes et les femmes possèdent un ardent désir du Bien, en particulier de l’immortalité. Désirant le Bien, ils désirent de ce fait le Beau, car ce qui bien est aussi beau, du moins selon Platon.

Comprendre ce qu’est le beau va nécessiter l’adoption d’une posture radicale : le beau, c’est un rapport singulier à l’être. C’est un sentiment, certes, mais un sentiment qui doit se comprendre sur la base d’un rapport: un rapport intentionnel. C’est l’intentionnalité esthétique qui est propre à occasionner le sentiment du beau. Cette forme d’intentionnalité apparaît comme une façon originale et inédite de rapport au monde. L’homme peut se rapporter au monde selon des modes pratique, cognitif, ludique, rationnel, affectif, et peut être de bien d’autres façons encore, et parmi celles- ci il y a la relation esthétique au monde. Pour emprunter une terminologie heideggerienne, nous dirons que le beau est une structure existentiale irréductible du Dasein dans son être-au-monde. Mais cela n’est pour l’instant ni précis ni très original, il faut spécifier ce type de relation au monde.

Le beau serait une façon de manifester la vérité, il serait pour ainsi dire une « procédure de vérité », irréductibles aux autres. La Raison et le raisonnement, la science et la connaissance, la philosophie, l’herméneutique sous toutes ses formes, ce sont là sans doute d’autres procédures de vérité (reconnues comme telle ou aspirant à être reconnues comme telle). L’expérience esthétique serait, à sa manière, une forme irréductible de manifestation de la vérité.

Quelle vérité ? La vérité pathétique de notre rapport à l’être, au monde, aux autres et à nous-même ; une vérité sensible et affective du rapport sensible et affectif à l’être, sous toutes ses modalités. Non pas la vérité froide de la connaissance ou du calcul, mais la vérité humaine de l’homme telle que l’homme lui-même la vit et l’éprouve.

Le beau parle toujours à l’homme de l’homme lui-même, même quand aucun homme n’est représenté, même quand l’objet beau lui-même n’est rien de figuratif. Il est une façon pour l’homme de saisir une dimension de lui-même et de sa vie, sous le mode de la perception.

Car, il n’y a d’expérience esthétique que comme expérience perceptive (plutôt qu’intellectuelle, conceptuelle, logique, imaginaire, mystique,etc.) — ou comme expérience perceptive intériorisée, ce qui revient au même à notre niveau d’analyse, s’il est vrai qu’il n’est pas besoin de lire à voix haute un poème, un roman, ou tout autre forme littéraire, pour qu’il s’en dégage une émotion esthétique.

Le beau appartient peut-être à la classe des Affects, mais c’est un affect particulier, un affect qui donne une vérité. Il serait insuffisant de dire que le beau ou l’art sont la vérité du « sentir », de « l’apparaître », de « l’Être », de « l’Invisible » ou de « la Vie », car le beau est toujours singularisé dans le cadre d’une expérience esthétique. Il n’y a pas de Beauté en général (sinon comme concept philosophique), il n’y a que des choses belles corrélatives d’intentionnalités esthétiques constituantes.

« La beauté est la chair, le sang, l’être » de l’art ; « c’est toujours le monde ou du moins un monde possible qui se réalise par sa densité propre et sa rigueur » (Sartre).

Sartre distingue deux types de consciences intentionnelles : la conscience perceptive qui tient son objet pour réel, et la conscience imageante qui tient le sien pour irréel.

Ce qui est valable pour la Joconde l’est aussi pour le sentier forestier : si je ne fais que le percevoir dans sa réalité, alors mon attention sera portée sur son être de sentier, c’est-à-dire une voie que j’emprunte actuellement et qui me mène quelque part ; je ferai bien attention où je mets les pieds, j’évaluerai des distances, etc., bref, je serai sur le sentier au lieu d’être à lui comme dans l’expérience esthétique. Pour saisir sa beauté, je dois l’irréaliser, c’est-à-dire neutraliser son unité pragmatique que lui donnait ma perception engagée, et neutraliser aussi la possibilité d’un retour à sa réalité fragmentaire, celle de la pure multiplicité phénoménale.

Le beau réclame ma liberté dans son être.

Nous ne sommes jamais contraints au beau comme nous le sommes par rapport à une douleur physique qui s’empare de nous ; le beau réclame de ma part une attitude alors que la douleur est totale, immédiate et sans condition.

Tel est le « paradoxe dialectique de la lecture : plus nous éprouvons notre liberté, plus nous reconnaissons celle de l’autre », « ainsi, la lecture est un pacte de générosité entre l’auteur et le lecteur » une « confiance » qui est elle-même générosité. Ceci pourrait très bien s’étendre à n’importe quelle forme artistique : « L’œuvre est toujours un don de soi de l’auteur, en sa vérité qu’il a assumée librement, et envers un public dont il demande la même assomption, la même attention à ce qui s’y dit.»

 

3/ L’idée d’une beauté culturelle qui ne serait pas expressément celle d’une œuvre d’art

 

Pourquoi disons-nous alors que telle ou telle manifestation sportive est belle, que tel ou tel comportement est beau, que de certains faits sociaux, même, peut se dégager une émotion esthétique ? Parce que dans tous ces cas, il arrive que certains instants privilégiés manifestent, au-delà de leur simple immédiateté, une vérité générale sur les rapports humains, sur la destinée de l’homme, sur le sens de son existence. Il y a beauté quand une vérité générale de l’homme vient s’incarner dans un objet, un geste, un événement, quels qu’ils soient. Autrement dit, quand ce spectacle parvient à dire autre chose que lui-même, qu’il invite le spectateur à le prendre comme la manifestation singulière d’une essence. Cette relation de renvoi ou d’incarnation n’est pas une relation de signification, mais une relation irréductible que l’on doit qualifier d’esthétique.

Ainsi donc, « le beau s’avère dépasser de beaucoup le simple fait artistique. L’art est l’activité qui produit des œuvres d’art. Mais le beau peut être naturel, culturel ou humain en général sans qu’il se manifeste à travers de telles œuvres. »

Un grand mouvement populaire peut m’apparaître comme beau (sans qu’il s’agisse là d’un emploi métaphorique) alors même que ce n’est pas l’intention première de ce mouvement que d’être considéré comme tel. Mais le principal déterminant dans cette question de la relativité de la manifestation esthétique, c’est encore ma liberté. Je n’accueille l’esthétique de l’objet esthétique qu’à hauteur de mon ouverture librement consentie à lui. Plus je donne de moi et plus je recevrai de lui, telle est la loi du beau.

Dans le même ordre d’idées, je n’apprécie pas de la même façon New-York vu depuis l’Empire State Building s’il fait un temps magnifique, que si un léger brouillard m’empêche de bien discerner tous les détails de cet incroyable objet esthétique qu’est Manhattan. Ces remarquent valent, bien sûr, pour le beau naturel de la même façon : il est dommage d’aller voir les chutes du Niagara par un temps qui ne permet pas de les voir véritablement. L’expérience esthétique peut être partielle ou partiellement présente, car telle est sa règle ontologique : l’exclusion du “tout-ou-rien”.

 

4/ Analyse du jugement esthétique

 

Kant analyse le jugement esthétique selon les catégories qui sont celles de l’entendement : quantité, qualité, modalité relation. Le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance, il ne conduit à aucun concept, mais il met un sens, un ordre dans le monde. Il est donc normal de l’aborder par les catégories de l’entendement qui sont la façon la plus générale d’ordonner le divers de l’intuition.

 

 

Lorsque nous jugeons qu’un objet est beau, nous mettons sa représentation en rapport non aux déterminations de l’objet mais en rapport « au sujet et au sentiment de plaisir et de peine de celui-ci ».

C’est la représentation et non l’objet qui est cause du sentiment de plaisir ou de peine. Pour formuler un jugement de goût, il faut être indifférent à l’existence de l’objet. Il ne doit pas nous affecter dans sa matérialité. C’est uniquement sa représentation qui doit être à l’origine du sentiment de plaisir ou de peine.

C’est pourquoi le beau n’est pas l’agréable.

L’agréable est ce qui plaît aux sens. L’agréable est une conséquence de la matérialité de l’objet qui cause un effet sur mes sens. Il y a bien un plaisir de l’agréable mais c’est un plaisir empirique, lié à un enchaînement causal : la rencontre entre un aliment agréable et vos papilles gustatives produit un plaisir empirique.

On a une fin lorsque la représentation d’un objet le précède et est sa cause. « La représentation de l’effet est alors le principe déterminant de sa cause et la précède. ». On a finalité lorsqu’une volonté a ordonné une action à partir de la représentation d‘une fin et de certaines règles pour l’obtenir. Mais on peut penser une finalité sans représentation claire de la volonté qui en est à l’origine ni des fins qu’elle s’est fixées. On parlera de finalité sans fin : l’objet semble finalisé mais on ne sait pas vers quelle fin. « La finalité peut donc être sans fin dans la mesure où nous ne posons pas les causes de cette forme en une volonté. ». Dans l’objet beau, c’est comme si cet objet avait été fait pour stimuler le jeu de nos facultés mais on ne peut en être certain.

Kant s’intéresse surtout à la beauté naturelle et à moins de supposer que Dieu a fait la nature pour le plaisir de nos yeux, on ne sait pas la finalité de la beauté des paysages qui nous entourent. Le plaisir n’est donc pas la finalité de l’objet beau, c’est parce que l’objet nous semble finalisé qu’il y a plaisir esthétique.

L’idée de finalité sans fin interdit d’identifier la beauté à la perfection. La perfection suppose une finalité représentée, ou du moins de règles clairement établies pour réaliser cette perfection. Si l’œuvre était belle dans la mesure où elle était parfaite, on aurait une représentation de la fin et on n’aurait plus affaire à un jugement proprement esthétique. « Le jugement de goût est un jugement esthétique, c’est-à-dire un jugement qui repose sur des principes subjectifs et dont le principe déterminant ne peut être un concept, ni par conséquent le concept d’une fin déterminée. »

C’est pourquoi le beau de la nature est pour Kant plus significatif que l’art dans lequel il y a du répétitif à cause de sa part de techné : « Même le chant des oiseaux que nous ne pouvons ramener à aucune règle musicale paraît comprendre plus de liberté et pour cette raison contenir plus pour le goût que le chant humain qui est dirigé suivant toutes les règles de l’art musical ; c’est que l’on se lasse bien plus tôt de ce dernier lorsqu’il est répété souvent et longtemps. »

 

5/ Pourquoi est-on attiré par le beau ?

 

Pourquoi est-on attiré par le beau ? Que se passe-t-il lorsque l’on reconnaît qu’une personne est belle, quand son apparence fait son charme ? Peut-on expliquer cet attrait qui se dégage d’elle ?

On dit belle une personne correspondant aux canons de la beauté : les formes de son visage et la silhouette de son corps, la couleur de sa peau et de ses cheveux, de ses vêtements, sont tout simplement à la mode. La beauté dépend donc de critères variables, elle est pour le moins subjective : jamais les choses ou les personnes ne sont belles, mais un spectateur (ou un groupe, ou un peuple...) les trouve belles. Alors apparaît tout le narcissisme de la personne se faisant juge de la beauté d’une autre : elle observe en quoi l’apparence de l’autre correspond à ce qui pour elle est agréable -elle-même. C’est pour soi que l’on s’intéresse à l’autre. Le beau est déterminé par le regard porté sur les choses, regard réprobateur ou admiratif, non en fonction de l’objet considéré, mais avant tout de soi-même. La beauté est dans les yeux de celui qui la considère.

Que vaut le jugement esthétique ? Il semble dès l’abord scandaleux que, du fait que des regards se portent avec plus de plaisir sur certaines personnes, des êtres humains se retrouvent hiérarchisés en fonction de leurs apparences, comme si leur valeur propre était donnée par leur capacité à rincer l’oeil de contemplateurs intéressés.

L’amant(e) associe ses plaisirs sensuels à l’équilibre des volumes du corps de l’aimé(e); l’architecte trouve du plaisir dans la longueur de l’arche porteuse d’un pont ; etc. Ces satisfactions s’associent à des objets pour lesquels nous savons faire des descriptions très objectives, on peut chercher quelles mesures engendrent ces satisfactions : on recherche donc des lois du beau. Et les trouver : le nombre d’or, donnant le rapport des côtés d’un beau rectangle ; les lois de complémentarité des couleurs... Comment ne pas conclure que le laid est un déplaisir cérébral, engendré par le non-respect des lois objectives qui caractérisent le beau ? Et comment ne pas en vouloir aux laids de ne pas respecter ces lois ?

Nous avons voulu nous en indigner, et avons buté sur nos préjugés. Comment ne pas associer les satisfactions visuelles à des caractères objectifs que notre éducation scientifique leur attribue ? Quoi ? ce qui fait qu’on ne se lasse pas de regarder, de contempler, d’admirer, permettrait de distinguer les êtres en ne donnant qu’à certains une valeur ajoutée ?

On évoque l’harmonie que tous cherchons et croyons envisager en un beau visage : un accord entre deux ordres provoquerait le plaisir, rassurant le pauvre hère qui y trouverait l’occasion d’échapper un peu à sa vie terrestre, pour (re)trouver un Beauidéal, absolu, duquel viendrait l’Idée (avec un grand i) que certaines formes doivent s’associer. “La vraie beauté élève et sauve” : la beauté de tout être, en nous rappelant ce monde idéal, nous y entraîne. 

On comprend le contemplateur : à mesure qu’il savoure la beauté d’un être, il doit sentir en lui comme une légèreté qui lui permet d’échapper au monde terrestre où la pesanteur des choses rive l’esprit au sol. “On ne voit bien qu’avec le cœur”... qui s’envole... mais s’égare : on n’explique pas le pouvoir de l’apparence en évoquant un monde idéal où, justement, l’apparence ne vaut plus rien.

Dans ce débat nous nous empêchons d’expliquer pourquoi le beau attire en nous attachant à l’idée du beau, qui n’est qu’un concept. Mais nous n’avons pas pour autant erré en vain : la magie du regard nous est apparue dans toute sa splendeur, quand enfin nous avons compris que l’attention de l’esprit est une prière. Et nous nous sommes trouvés beaux. Innocents que nous fûmes !

Innocents, les enfants zigouillant le crapaud "trop moche". Innocents, ceux qui déconsidèrent un bossu parce qu’il est bossu, un étranger parce que son apparence est trop étrange pour être appréhendée avec plaisir. Innocents, les amoureux de stars scintillantes dont la beauté aveugle. Innocents également ceux qui par bonté d’âme prétendent voir la beauté dans tout être : il faut être aussi naïf pour supposer que l’apparente beauté est en relation avec la morale, pour supposer que parce qu’on les verra belles les choses en seront pour autant aimables. Qu’il est difficile de démêler le bien, le beau, le juste, si souvent enchevêtrés qu’ils semblent naturellement se confondre! Le dualisme beau/laid fonctionne parallèlement aux duos vrai/faux, bien/mal, avec lesquels il s’apparente : est-il bien de la même famille ou n’est-il qu’un bâtard ? Comme le faux fut combattu par la philosophie et la science, et le mal par la morale, le laid fut banni théoriquement de l’art. Il y a quelque chose d’instinctif dans la fuite devant le laid qu’il nous faut considérer pour ne pas nous satisfaire de belles paroles. Le beau fait simplement plaisir, et attire, tandis que le laid répugne et repousse : ceux qui s’écrient “cela est beau” expriment par ce terme un certain rapport d’un objet, avec des sentiments agréables ou avec des idées d’approbation, et tomberont d’accord pour dire “cela est bien”, c’est-à-dire “j’aperçois quelque chose que j’approuve ou qui me fait plaisir”. Le laid est donc bien un mal, un mal qui s’accomplit par des sensations visuelles.

Kant déclara qu'il était impossible de définir ce qu’est le beau en soi, et donc de donner des règles qui en garantissent la production. Le jugement de goût ne justifie pas, il exprime simplement le plaisir que nous prenons à percevoir la chose belle. C’est ce plaisir qui est le critère du jugement. Ce critère est donc subjectif : le plaisir indique l’état du sujet. En disant que l’objet est beau, je ne sais et je ne dis rien de lui, je parle de moi, et j’affirme que ma perception est heureuse.

Le beau est-il totalement subjectif ? Impossible.

 

 

Platon jugerait probablement que les œuvres de Picasso sont laides, mais Platon n’utilise pas les mêmes critères de beauté que Picasso ; de même, disait Voltaire, que pour un crapaud, c’est sa crapaude qui est belle. Si on est tenté de dire que tout est laid parce que n’importe qui a pu trouver quelqu’un pour le juger laid, cela revient à dire que rien n’est laid : le subjectivisme revient à annuler le jugement de goût.

 

 

 

6/ La beauté est-elle dans l’objet ou dans le regard porté ?

 

Malgré nos bons sentiments, la laideur nous fait immédiatement penser au mal (le méchant est vulgairement représenté comme étranger, immoral et moche), ce qui nous fait bêtement oser une association beau-bien-bon-joie et laid-mal-mauvais-triste. La laideur provoque une sorte de douleur esthétique, une véritable répulsion -pouvant provoquer la condamnation de l’objet coupable d’être laid. En vantant les mérites de ceux qui ont su devenir beaux à force de qualités d’âmes -raisonnement pervers si l’on y pense : il faudrait bel et bien que les beaux méritent d’être beaux !

La perspective religieuse et morale part de la conception de l’homme créé à l’image de Dieu, il s’identifie au mal, comme le beau s’identifie au bien. La laideur est infamante. Sartre, que d’aucuns trouvaient laid à vomir, a su affirmer qu’un visage justifie la confusion entre l’esthétique et le moral. “Beau, il rassure ; laid, il paraît révéler la hideur d’une âme ; pis, il semble prophétiser le malheur : un peu partout, les jeteurs de sort ont un ou deux ou trois de ces caractères : ils sont malheureux, étranges (hors du commun ou étrangers) et laids.”

N’oublions pas que le jugement de goût ne prend en compte que l’extériorité de l’objet, que ses formes. Il est indifférent à l’existence même de l’objet contemplé : c’est l’apparence de l’objet qui compte, pas son être. Tout le problème est là : juger d’après l’apparence, c’est souvent mal juger. On ne dispose le plus souvent que d’apparences, ce qui fait du jugement esthétique une simple présomption.

 

7/ Conclusion

 

« Parmi un millier d’opinions différentes que des hommes divers entretiennent sur le même sujet, il y a une, et une seulement, qui est juste et vraie ; et la seule difficulté est de la déterminer et de la rendre certaine. Au contraire, un million de sentiments différents, excités par le même objet, sont justes, parce qu’aucun sentiment ne représente ce qui est réellement dans l’objet. Il marque seulement une certaine conformité ou une relation entre l’objet et les organes ou facultés de l’esprit, et si cette conformité n’existait pas réellement, le sentiment n’aurait jamais pu, selon toute possibilité, exister. La beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente. Une personne peut même percevoir de la difformité là ou une autre perçoit de la beauté. Et tout individu devrait être d’accord avec son propre sentiment, sans prétendre régler ceux des autres. Se mettre en quête de la beauté réelle ou de la laideur réelle est aussi vain que de prétendre déterminer avec certitude ce que sont réellement la douceur ou l’amertume. Selon la disposition des organes, le même objet peut-être à la fois doux et amer : aussi le proverbe a-t-il été justement établi la vanité de toutes les querelles de goût. »

David Hume, - De la norme du goût -

 

   
   
   

 

Le goût ne dépend donc pas seulement d’une relation entre les expériences sensibles et l’esprit comme l’avançait Hume mais il peut aussi être due à une éducation culturelle.

Le problème posé par Hume nous amène à nous interroger sur l’origine du jugement esthétique et donc ce qui nous amène à percevoir une beauté. Hume apporte trois réponses. Le sentiment joue un rôle déterminant dans la relation entre objet et esprit c’est à dire aussi dans la perception du beau. De ce fait l’esprit est l’organe à l’origine du mécanisme de jugement esthétique : la beauté se trouve donc dans l’esprit et non pas dans les objets. Enfin en dernier lieu il montre que le jugement esthétique n’est régi par aucune norme ou vérité supérieures, qu’il n’est pas universel. Il ne faut cependant pas faire abstraction des critiques. La théorie de Hume n’est pas la seule, Kant parle à propos du beau d’une prétention à l’universalité. Thèse confortée par les académiciens.

Dans nos sociétés libérales et démocratiques, les gens ont le droit à la liberté de conscience et de croyance, malgré les sérieuses difficultés qu’ils rencontrent.

La beauté sauvera-t-elle le monde ? Tout dépend de quelle conception philosophique de la beauté il s’agit. Je ne crois pas, pour ma part, que la conception subjectiviste de la beauté sauvera le monde, du moins pas comme le soutenait Hume dans cette phrase-choc « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure à mon doigt. ».

Pour ma part, une égratignure à mon pauvre doigt vaut infiniment moins que la beauté du monde.

 


 

Débat

 

Odile

A - Qu’est-ce que le beau ?

Le beau ou la beauté est une notion abstraite liée à de nombreux aspects de l'existence humaine.

Communément défini comme la caractéristique d'une chose qui au travers d'une expérience sensorielle (perception) ou intellectuelle procure une sensation de plaisir ou un sentiment de satisfaction ; La beauté provient par exemple de manifestations telles que la forme, l'aspect visuel, le mouvement, le son.

Le concept de beauté est différent selon les philosophes :

  • Pour Platon, c'est par l'amour (éros) que l'on désire et découvre des choses de plus en plus belles - Le beau est associé au vrai et au bien comme une des idées les plus élevées. L'intuition de la beauté en soi est supérieure à la jouissance provoquée par les beaux objets particuliers.
  • Pour Kant, la beauté est une « satisfaction désintéressée », aucun intérêt pour l'existence de l'œuvre ne doit entrer en compte dans le jugement de goût
  • Hegel affirme une différence conceptuelle entre le beau de nature et le beau artistique. Pour lui, le beau artistique est « très au-dessus de la nature », parce qu’il est œuvre de l’esprit. Il a pour but « la présentation de la vérité » sous sa forme sensible et permet à l’homme d’accéder à la conscience de soi.
  • Pour Karl Jaspers, le beau s’applique sur deux dualités différentes :
    1 - le beau des décors, paysages et de l’ambiance, l’atmosphère qu’ils dégagent – le beau d’une personnalité
    2 – le beau de la forme (esthétisme) – le beau du fond concernant l’essence d’un être (saveur)
  • David Hume dit : « La beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente » -

B –beauté d’une chose ou d’un objet

Idées en vrac : 

  • il n’y a pas de beauté absolu, universelle, reconnue par tous – impression/sensibilité, intuition, sentiment du beau variables selon les humains et leur culture.
  • Chaque individu a une idée intrinsèque du beau, du bien, du vrai, du bon – qu’est-ce qu’il en fait ?
    Sans doute est-ce cette empreinte qui détermine (consciemment, inconsciemment) nos comportements, nos choix de vie, notre cheminement personnel.
  • C’est peut-être dans la nature et l’œuvre d’art que la beauté semble avoir un accès plus universel.

 

C – beau selon le regard porté

  • Pour l’humain, la notion du beau, du vrai, bien, du bon est relative ;
    elle dépend du regard qu’on porte sur soi, les autres, le monde, etc…
  • Oui la beauté peut surgir d’une rencontre entre soi et Soi, entre l’homme et le monde…Elle peut, à ce titre, nous désaliéner (à petites doses) des forces destructrices toujours présentes en soi d’abord et dans le monde…. son contraire : la laideur (énergie négative) reste bien active en tout et tous…
  • Les énergies produites par la beauté peuvent apporter/développer : respect, empathie, tolérance, émerveillement, contentement, plaisir, jubilation, extase, bonheur, etc… etc… UNE AUTRE CONNEXION au MONDE …

 

Vous fais partager ce qui a est beau pour moi ces dernières heures :

  • Le café théo d’hier soir avec la réalisatrice (belle personne) Cécile FAULHABER (voir internet) du film « l’autre connexion, une écologie dans la nature sauvage »
  • La photo d’Himalaya envoyée ce jour par une amie
  • Les Forsythias en fleurs sur fond de montagne

 

 

 

 

François

 

La beauté n’a pas le même sens d’un individu à l’autre. Peut-être est-ce pourquoi il me semble difficile de donner une seule définition à cette notion. La question est subjective. Si la beauté est dans le regard, celui-ci diffère suivant des facteurs multiples. Par exemple, lorsque l’on ressent une douleur physique ou morale intense, la beauté pourra se trouver biaisée. Nous nous polarisons sur cette douleur, et alors d’autres sensations s’effacent, par ricochet, notre ressenti n’est pas le même.

 « Le beau est ce qui plaît universellement sans concept. » nous dit Emmanuel Kant.

Mais le beau est-il vraiment universel ?

On tend à vouloir qualifier de beau un objet ou un tableau par exemple, pour faire monter les enchères. L’art moderne sous certaine forme, épouse ce fait, la spéculation est de mise.

La beauté des cathédrales nous prouve que nos ancêtres avaient une attention bien plus grande que nous l’avons désormais, à l’esthétique.

Pourtant, c’est notre regard qui est à l’origine de la beauté. Nos sens sont les seuls à nous renseigner sur notre environnement.

Pour Matthieu Ricard, « La beauté suprême, c’est la beauté de l’éveil, l’harmonie du cœur et la force de la compassion. ». Ainsi, nous renseigne-t-il sur ce que la tolérance peut-être beauté.

Nous avons le devoir de partager la beauté ; le bonheur ne doit pas se consommer seul, auquel cas, il se perd. Regarder et partager le beau contribue au bonheur.

 « Le beau, c’est la splendeur du vrai. » nous affirme Platon. Alors, comment ne peut-il pas sauver le monde. Le vrai rend l’homme plus sage et plus tolérant.

« Donne-moi la beauté de l'âme car je ne posséderai jamais celle du corps. » Socrate.

« Rendre le monde meilleur. Apporter un peu de beauté dans les coins ternes et monotones des âmes... On peut faire ça avec un grille-pain, on peut le faire avec un poème, on peut le faire en tendant la main à un inconnu. Peu importe la forme que ça prend. Laisser le monde un peu meilleur qu'on ne l'a trouvé. C'est ce qu'un homme peut faire de mieux. » Paul Auster.

« La civilisation industrielle, en supprimant la beauté naturelle, en la couvrant sur de longs espaces par le déchet industriel crée et suscite les besoins artificiels. Elle fait que la pauvreté ne peut plus être vécue et supportée. »  Albert Camus.

« La laideur est supérieure à la beauté car elle dure plus longtemps. » Serge Gainsbourg.