Ateliers littérature

Café philo animé par Jean-François Sabourin le 7 mai 2019

 

 

Propos introductif
de Jean-François Sabourin
7 mai 2019

 



« La mort rend-elle la vie absurde ? »

 

 

 

 

 

 

 

 

I. Introduction

La philosophie de l’absurde dont le fondateur est Albert CAMUS tire ses origines du désastre produit par les deux guerres du XXe (1914-1918), (1939-1945) qui ont ensanglanté le monde. En philosophie le mot absurde est utilisé chez les existentialistes pour caractériser ce qui est dénoué de tout sens préétabli. L’absurde se définit comme étant « la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au profond de l’homme

Pour Camus, l’absurde est le fruit du rapport entre l’absurdité de la réalité et la conscience humaine.

" L’absurde, c’est la conscience toujours maintenue d’une fracture entre le monde et mon esprit ".

La philosophie de l’absurde se base sur quatre principes à savoir : la liberté, la passion, le défi et la révolteEprouver le sentiment de l’absurde, c’est ainsi avoir un certain rapport au temps lorsque l’homme prend conscience de l’absurde par la répétition de ses tâches quotidiennes. 

Dans le langage courant, ce mot désigne ce qui n'a pas de sens. 

L'absurde commence avec la prise de conscience du caractère machinal de l'existence et de la certitude de la mort à venir au bout d'une vie. L'absurde naît aussi de l'étrangeté du monde qui existe sans l'homme et qu'il ne peut véritablement comprendre. L’absurde est ainsi la conséquence de la confrontation de l’homme avec un monde qu'il ne comprend pas et qui est incapable de donner un sens à sa vie. 

Nous pouvons nous poser la question suivante :

La finitude de l’existence, la rend-elle absurde ou au contraire a-t-elle du sens ?

Ordinairement, l’homme n’a pas conscience de l’absurdité de son existence, mais sitôt qu’il s’élève à la conscience de sa condition, il prend toute sa dimension tragique. Le caractère tragique de l’absurde naît en effet de la confrontation entre l’irrationnel du monde et le « désir éperdu de clarté » de l’homme. 

Pareille prise de conscience est rare, personnelle et incommunicable. Elle peut surgir de la « nausée » qu'inspire le caractère machinal de l'existence sans but. Cette découverte peut naître du sentiment de l'étrangeté de la nature, de l'hostilité primitive du monde auquel on se sent tout à coup étranger. C’est surtout la certitude de la mort, ce « côté élémentaire et définitif de l'aventure » qui nous en révèle l'absurdité : « Sous l'éclairage mortel de cette destinée, l'inutilité apparaît. Aucune morale, aucun effort ne sont à priori justifiables devant les sanglantes mathématiques de notre condition ».

Ainsi l'absurde ne serait ni dans l'homme ni dans le monde, mais dans leur présence commune. Il naît de leur antinomie. Il est leur seul lien. Il les scelle l'un à l'autre comme la haine seule peut river les êtres... L'irrationnel, la nostalgie humaineet l'absurdequi surgit de leur tête-à-tête, voilà les trois personnages du drame qui doit nécessairement finir avec toute la logique dont une existence est capable.

Camus récuse les attitudes d'évasion qui consisteraient à escamoter l'un ou l'autre terme : d'une part le suicide, qui est la suppression de la conscience ; d'autre part les doctrines situant hors de ce monde les raisons et les espérances qui donneraient un sens à la vie, c'est-à-dire les croyances religieuses ce que Camus appelle le « suicide philosophique des existentialistes » (Jaspers, Chestov, Kierkegaard) qui divinisent l'irrationnel.

 

II. Le défi

Vivre, c'est faire vivre l'absurde. Le faire vivre, c'est avant tout le regarder... L'une des seules positions philosophiques cohérentes, serait ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l'homme et de sa propre obscurité. C’est cette révolte qui confère à la vie son prix et sa grandeur, et invite l’homme à tout épuiser et à s'épuiser, car il sait que « dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi ». 

 

III. La liberté

Jusqu'à la rencontre de l'absurde, l’homme a l'illusion d'être libre mais est esclave de l'habitude ou des préjugés qui ne donnent à sa vie qu'un semblant de but et de valeur. La découverte de l'absurde lui permet de tout voir d'un regard neuf : il est profondément libre à partir du moment où il connaît lucidement sa condition sans espoir et sans lendemain. Il se sent alors délié des règles communes et apprend à vivre « sans appel ».

 

III. La passion

Vivre dans un univers absurde consisterait à multiplier avec passion les expériences lucides, pour « être en face du monde le plus souvent possible ». Montaigne insistait sur la qualité des expériences qu'on accroît en y associant son âme ; Camus insiste sur leur quantité, car leur qualité découlerait de notre présence au monde en pleine conscience : « Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, c'est vivre et le plus possible. Là où la lucidité règne, l'échelle des valeurs devient inutile... Le présent et la succession des présents devant une âme sans cesse consciente, c'est l'idéal de l'homme absurde ».

Toutefois, Camus note que : « l'absurde ne délivre pas, il lie. Il n'autorise pas tous les actes. Tout est permis ne signifie pas que rien n'est défendu. L'absurde rend seulement leur équivalence aux conséquences de ces actes. Il ne recommande pas le crime, mais il restitue au remords son inutilité. De même, si toutes les expériences sont indifférentes, celle du devoir est aussi légitime qu'une autre. ».

 

IV. Le sens de notre existence

 

Nous sommes souvent confrontés à une tendance à mettre la mort à distance.

S’agit-il d’une façon de repousser davantage la question de la mort, de ne pas vouloir la regarder en face ?

Ainsi en est-il également du vieillissement, par exemple, et cela vaut pour l’absurdité en général.

A côté de cela, il existe des comportements qui consistent à « flirter » avec la mort, avec l’absurde, avec les limites de notre existence. La mort est alors une chose qui est là, toute proche, sans toutefois l’être vraiment. Il y a bel et bien des frissons et de l’adrénaline, mais ce type d’attitude n’est-il pas tant le résultat d’une volonté de déni du risque de la mort et/ou de refus de la mort qu’une tentative de l’approcher ?

En corollaire de ce manque de prise en compte consciente de la mort, c’est la vie et le sens qui ne sont pas vraiment (« authentiquement ») pensés.

 

 

Martin Heiddegger (philosophe allemand du XXème siècle) qualifie l’être humain d’être-vers-la-mort. Pour lui, le souci qui en résulte permet d’appréhender l’existence (soi, le monde, autrui…), de vivre notre existence  authentiquement.

Quelle est notre utilité, ou en tout cas le sens de notre existence ?

Quelle est la signification de la vie, alors qu’il y a la mort ?

 

 

Dans son ouvrage « Philosophie de la volonté » (1950), Ricœur (philosophe français) dit que la vie est de l’ordre du consentement, et non d’une volonté « absolue » qui n’aurait aucune limite. L’humain est un être temporel, et sa naissance et sa mort sont deux nécessités, deux choses dont il n’est pas « maître ». Pour Ricœur, la mort permet de donner sens à la vie. Le consentement, serait le choix d’assumer ses propres limites, de dire « oui » à ces formes de nécessité. C’est la volonté qui se réapproprie ce sur quoi elle n’a pas prise a priori.

Ainsi, l’être humain serait confronté à sa propre finitude (la mort, l’incompréhension, l’ignorance, le mal et sa « banalité »…) et à l’absurdité.

 

V. La question de l’absurdité

La question de l’absurdité de la vie fut la grande question de la philosophie du 20ème siècle.

Ce qu'il faut noter tout d'abord, c'est le caractère absurde de la mort. On a souvent dit que nous étions dans la situation d'un condamné, parmi les condamnés, qui ignore le jour de son exécution, mais qui voit exécuter chaque jour ses compagnons de geôle.

Il faudrait plutôt nous comparer à un condamné à mort qui se prépare bravement au dernier supplice, qui met tous ses soins à faire belle figure sur l'échafaud et qui, entre temps, est enlevé par une épidémie de grippe espagnole.

 

 

Jean-Paul Sartre nous dit dans« L’Être et le néant » que « La mort ne saurait aucunement être attendue, car elle n'est autre que la révélation de l'absurdité de toute attente, fût-ce justement de son attente ».

VI. Pourquoi l’absurdisme ?


Une conséquence du désenchantement du monde

Qui sommes-nous ? D'où venons-nous? Où allons-nous ? Nous avons des réponses physiques, biologiques, anthropologiques, sociologiques, historiques de plus en plus certaines à ces questions. Mais ces réponses n'ouvrent-elles pas des questions beaucoup plus vastes que celles qu'elles renferment ?

 

 

Edgar Morin dans son ouvrage :« Pour sortir du XXème siècle »nous dit que« Nous sommes devenus irrémédiablement perplexes et désorientés sur notre situation dans le monde, depuis que nous avons appris que nous étions dans une petite toupie qui tourne en plein ciel autour d’une boule de feu. Et lorsque nous avons compris que notre soleil était un astre pygmée perdu parmi des milliards d'étoiles, relégué à la périphérie d’une petite galaxie de banlieue, nous avons perdu toute certitude fondamentale sur notre situation, notre destin, notre sens. »

 

VII. La mort ne rend pas la vie absurde, elle participe des mécanismes et du sens de la vie

La fin naturelle d’une chose, ou même accidentelle, n’entraîne aucune dévalorisation de ce qu’elle a été, de ce qu’elle est, et de ce qu’elle est devenue. La vie n’en est pas moins belle parce qu’elle est limitée. C’est un processus indispensable pour permettre la naissance de nouveaux êtres et le développement de nouveaux champs du réel. La beauté d’une pièce de Shakespeare n’est pas diminuée par le fait qu’elle ne dure pas éternellement.

La fin apoptotique (qui concerne la mort programmée des cellules) d’une chose ne lui enlève rien, bien au contraire puisqu’elle participe de sa nature constructive et de son cadre relationnel avec le restant de son environnement. L’aventure prodigieuse qu’il a permis d’exister sur sa troisième planète, la Terre. Cette fin stellaire écrira seulement le dernier acte de la pièce.

Le fait que la vie soit mortelle n’est pas une raison de renoncer à la vie. La fin apoptotique ne rend pas vains les efforts humains et les activités humaines. Elle leur donne au contraire une dignité et une noblesse supérieure. Il faut les vivre, agir et oeuvrer pour ce qu’ils sont en soi et nous apportent, ici et maintenant ; d’autant plus parce que la mort existe.

 

VIII. Conclusion

La mort supprime-t-elle ce qui a été ?

Sans doute, au sens où l'homme, par la naissance, sort du néant, il est ramené au néant par la mort.

Parce qu'il est un être conscient de sa propre existence autant que du monde, l'homme est un être pour qui le « donné » jamais ne suffit. L'homme est l'être qui dépasse le réel donné vers le possible, il est celui par qui le « possible » advient, c'est-à-dire aussi celui par qui est l'histoire, qui n'est rien d'autre que celle de notre acharnement à rendre possible ce qui ne l'était naturellement pas. C'est pourquoi « rien de grand ne s'est accompli sans passion » : c'est parce que le désir est toujours désir de ce qui n'est pas, que l'homme, jamais ne se contentera de ce qui est.

L'absurdité alors, ce serait bien plutôt de nier la grandeur du désir en mécomprenant que c'est lui qui, en nous empêchant de nous contenter du donné, nous ouvre à la possibilité de l'humanité même.

 

 

Alors faut-il affirmer comme Malraux que

« La mort est là comme la preuve irréfutable de l'absurdité de la vie ». ?

 


 

Débat

 

François

Qu’est-ce-qu’une vie absurde ? Une vie qui n’a pas de sens, une vie où l’on ne trouve plus de goût pour aucune activité ; une vie trop difficile à assumer.

Le ressenti de l’absurdité de la vie dépend des conditions dont celle-ci se déroule. D’une personne à l’autre, les épreuves que l’on doit surmonter sont très différentes ; voici quelques facteurs qui expliquent ces différences, et qui valorisent ou dévalorisent la vie :

  • La condition sociale ;
  • La réussite ou non de ses projets de vie ;
  • La maladie, la souffrance, le handicap ;
  • La mort d’un proche ;
  • Un traumatisme soudain qui casse ce qu’on a bâti ;
  • Les conditions de vie très différentes d’une région à l’autre de notre globe ;
  • La vieillesse ;
  • La combinaison de plusieurs de ces facteurs.

Lorsque que la vie se déroule sur un tapis de velours, on n’imagine même pas le sens de la vie ; on vit à « plein poumon ».

Bien sûr, chaque être a, à chaque instant de sa vie, des choix à faire ; de là découle une certaine réussite ou un échec.

Mais il peut arriver un traumatisme en cours de vie ; certains arrivent à le surmonter ; on parle de « résilience » (Boris Cyrulnik). D’autres resteront dans la souffrance ; la vie peut devenir rapidement un cauchemar ; son absurdité explose dans son for intérieur.

L’affect joue aussi un rôle important. Le rôle du compagnon ou de la compagne, celui des proches ou des amis, est primordial dans nombre de cas.

La mort peut alors apparaitre l’issue de la délivrance. Mais, qu’en est-il réellement ? Personne ne sait ce qu’il y a après la mort. Là est toute l’ambigüité du choix devant lequel l’humain se trouve confronté. Croire en un Dieu est un refuge ; mais dans ce cas, on doit attendre que ce Dieu nous appelle, le suicide ne conduit pas au paradis pour les croyants, contrairement à la souffrance. Le croyant est condamné à souffrir.

Pour les incroyants, le mystère de ce que l’on devient après la mort est certainement une souffrance déguisée, peut-être encore plus dure à vivre.

Certaines personnes ont une vie courte mais riche en qualité ; pour d’autres, cela peut-être le contraire.

Le suicide est souvent un acte non prémédité, non réfléchi, impulsif, comme si on se trouvait dans une voie sans issue.

Tout compte fait, ne vaudrait-il pas mieux dire « La vie ne rendrait-elle pas la mort absurde ? »

Camus : « Un jour vient [...] et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. [...] Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s'y refuser. Cette révolte de la chair, c'est l'absurde ».
« Je tire de l'absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté, ma passion. Par le seul jeu de ma conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort - et je refuse le suicide ». Ainsi se définit l'attitude de « l'homme absurde ».

Abbé Pierre : « L'absurde absolu pour un humain, c'est de se trouver vivant sans raison de vivre. »
Jean Yanne : « Le monde est peuplé d'imbéciles qui se battent contre des demeurés pour sauvegarder une société absurde. »

 

 

Odile

Nous naissons mortels… C’est notre destin - La mort est une réalité,  tôt ou tard, elle est inévitable… On est face à l’inconnu de notre finitude.

Vie et mort sont inséparables :

La mort ne concerne que le vivant – elle est à la fois le contraire de la vie et le signe de la vie.

Naissance/renaissance et mort font partie du processus de la vie (nature apoptotique) car tout vit, tout meurt, tout se transforme…

Comment l’homme perçoit-il cette réalité ?

Certains sont dans le déni, d’autres ne veulent pas y penser, d’autres y pense obsessionnellement…

Pour la plupart, l’idée de la mort fait peur, inquiète… rend triste, suscite indignation, souvent source d’angoisse ?… Pascaldira "les hommes n’ayant pu guérir la mort … ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser." 

Pour d’autres, elle peut-être  libératrice, facteur de délivrance…  

Quoi qu’il en soit, l’idée de la mort ne laisse pas indifférent… et puis, même quand c’est fini, ce n’est pas fini : l’histoire, la mémoire, le souvenir restent… nous vivons des successions de deuils…  

L’idée de la mort rend-elle la vie absurde ?

Tout dépend de l’idée qu’on en a… tout dépend de nos peurs, de notre positionnement face à la vie, de nos capacités à vivre. Si on a peur de la mort… cela gâche la vie… gaspille les énergies, perturbe joie/ plaisirs de vivre… globalement perturbe la capacité à être heureux.

La pensée de la mort lorsqu’elle est dégagée des peurs/angoisses, peut permettre de mieux vivre, de trouver du sens. Elle engendre alors : dynamisme, créativité dans les actions/relations,  intérêt/projets, etc… permet aussi de réduire la procrastination et la solitude axiologique.

Elle peut aussi générer des comportements/attitudes addictives – on prend des risques, on peut se croire immortel - on vit comme si on allait toujours vivre… et vivre pleinement…

L’idée de la mort peut aussi nous permettre de relativiser les événements de la vie, nous montrer les choses à leur juste valeur… « vanité, tout est vanité ».

Quoi qu’il en soit : la vie sera plus facile si on lui fait confiance ainsi qu’à soi-même. Ricoeur dit : « la vie est de l’ordre du consentement et non d’une volonté absolue» - Schopenhauer  parlera du « vouloir-vivre ».

Sartre : « si je n’essayais pas de reprendre mon existence à mon compte, çà me semblerait tellement absurde d’exister » ( chemins de la liberté)

Rousseau : « vivre c’est agir…/… l’homme qui a le plus vécu n’est pas celui qui a compté le plus d’années, mais celui qui a le plus senti la vie ».

Spinoza : « la sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie ».

ALORS, MEDITONS SUR LA VIE… sachant que dans le cosmos, « nous ne sommes que poussières d’étoiles » 

 

 

 Christiane  

-Quand l'homme se rappelle qu'il appartient à l'univers et qu'il participe  à l'évolution de celui-ci, il se libère alors de son égo et trouve la vie moins absurde dans son rapport à la mort.

-La mort rend la vie plus précieuse et donne ainsi plus de valeur à l'existence.

-Le renoncement que la vie nous impose parfois nous conduit à choyer l'instant présent qui lui ne contient pas la mort.