Ateliers littérature

Café-philo animé par Jean-François Sabourin le 13 novembre 2018

 

 

« Le souci de la beauté révèle-t-il à l'homme son humanité ? ».

 

 

 

Introduction

La Révolution française n’était pas seulement dirigée contre les abus de la monarchie ou les privilèges des nobles. On aspirait à cette époque à transférer le pouvoir entre les mains du peuple, l’absolu ne devait plus rester le domaine réservé de la religion. Mettre les droits de l’homme à la place de la Bible n’était pas la simple substitution d’un texte à un autre ; c’était aussi déclarer au vu et au su de tous qu’un absolu terrestreallait remplacer l’absolu céleste.

 

 

1. L'éducation source de l'Esthétique

A cet instant nous voyons s’introduire une distinction destinée à jouer un rôle capital dans l’histoire de l’absolu terrestre, celle entre ses formes collectives et ses formes individuelles. D’un côté, le salut sera atteint par une transformation de l’État, plus tard par unelibération de la classe ouvrière opprimée. De l’autre, on délaissera l’amélioration de la société pour se consacrer au perfectionnement de l’individu et au culte d’un idéal personnel.

 

Les « Ecrits » de Schiller (poète, écrivain et théoricien de l'esthétique allemand, né le 10 novembre 1759) s’inscrivaient dans le cadre de la réaction libérale à la Révolution française ; effrayé par la sacralisation de l’État ; il n’aspirait nullement à une restauration de l’ordre religieux et saluait même la tentative courageuse des Français pour créer un État fondé sur la raison plutôt que sur la foi. Mais Schiller ne s’en tint pas à ce seul diagnostic, il proposait aussi un remède : Si la Révolution a si mal tourné, c’est que les hommes qui l’ont menée et qui devaient en bénéficier ne possédaient pas les qualités requises – ils n’étaient pas mûrs pour la liberté.

 

 

Pour Schiller, l’absolu devait, non s’incarner dans des institutions, mais rester attaché à l’expérience des individus. Il faut donc d’abord procéder à leur éducation et les transformer en êtres moraux ; cette éducation, doit être selon lui : esthétique.

 

 

2. Que signifie donc l’exigence de « rendre l’homme esthétique » ?

 

Schiller entend par là que chacun doit transformer sa vie en la soumettant aux exigences de beauté. La beauté, à l’en croire, révèle notre humanité, elle est « notre deuxième créateur ». La raison en est que la création de beauté ne serait soumise à aucun objectif extérieur, mais trouverait sa fin en elle-même. De ce point de vue, elle a partie liée avec ce que Schiller nomme « l’instinct de jeu » ; et elle devient une incarnation de la liberté humaine.

C’est pourquoi l’éducation esthétiquea un effet immédiat sur l’être moral : ces deux perspectives se rejoignent dans la transformation de l’individu, l’autonomie esthétique est en même temps une vertu éthique. Or, l’incarnation humaine de la beauté, c’est l’art ; il s’ensuit que c’est par la pratique des arts que les hommes pourront être éduqués : le projet de Schiller associe étroitement l’artistique et le politique : « Le beau conduira au vrai et au bien, et la fréquentation de l’art aura appris aux hommes la liberté comme l’égalité, car tous sont égaux devant la beauté et peuvent y participer au même titre. La beauté ne connaît pas de privilèges sociaux ni de classes ».

 

Dostoïevski était bien conscient de ce que son usage du mot « beauté » n’était pas partagé par tous. Au moment de la commune de Paris, il reconnut que les communards agissaient au nom d’une tout autre idée de beauté. Il écrivait ainsi à un ami :

« L’incendie de Paris est une monstruosité : “Puisqu’on n’a pas réussi, périsse le monde, car la Commune est au-dessus du bonheur des hommes et de la France !” »

L’État démocratique, régime politique des pays européens, ne fournirait pas à ses citoyens une recette commune pour l’accomplissement intérieur mais en laisserait la responsabilité à chacun. Ses habitants sont en général attachés à l’ordre politique dans lequel ils vivent, mais n’en font pas un absoluet n’y voient pas le sens de leur vie. Un tel État fournit la condition nécessaire à la libre orientation de leurs expériences, mais non sa condition suffisante.

 

 

 

Aujourd’hui, dans notre société, le suffrage universel, la liberté d’opinion, la Sécurité sociale et les mesures contre le chômage ne sont pas perçus comme une manifestation de l’absolu, même par ceux qui y tiennent le plus. Avoir la conscience d’obéir à des lois équitables ne suffit pas pour rendre une vie belle et riche de sens, pas plus que ne le fait la conscience d’être à l’abri du besoin : un manque comblé ne crée pas la plénitude. Cet État n’est pas une incarnation de l’absolu, il constitue un ordre perfectible et relatif, non une promesse de salut. Nous lui demandons de veiller à notre sécurité, de nous protéger contre les intempéries de l’existence, non de nous dire comment vivre.

L’exigence de beauténe suffit donc pas pour ordonner une existence humaine. On ne peut la généraliser que si l’on en étend parallèlement le sens, comme le faisait Dostoïevski désignant par « beauté » l’amour universel.

Le salut consiste, paradoxalement, à comprendre qu’il ne se trouve pas ailleurs mais toujours ici et maintenant.

 

 

3. « Moi phénoménal » et « Moi absolu »

 

On peut suivre dans la pensée de Schiller la formation d’un humanisme dont l’idéal est une humanité harmonieuse et forte. C’est sur cette conception humaniste, mise en forme et développée systématiquement dans les « Lettres », que Schiller a bâti son esthétique. Le beau y est proclamé comme la condition et le symbole de toute perfection humaine ; la notion de beauté idéale y est déduite de l’idée d’humanité idéale du pur concept d’humanité.

Comment se représenter la pure humanité ? À cette question Schiller indique que la structure de l’âme humaine aurait deux « natures » fondamentales, la nature sensible ou « moi phénoménal », la nature raisonnable ou « moi absolu ».

  • Le moi phénoménal, c’est l’homme qui vit dans la relativité de l’espace et du temps où il est déterminé par la succession de ses sensations, de ses perceptions et de ses états affectifs.

  • Le moi absolu, c’est l’homme qui dépasse la relativité ; c’est la libre personnalité pensante et agissante qui ne dépend pas du temps, qui n’est fondée que sur elle-même, qui assiste immuable aux changements de son être phénoménal et les met en forme.

C’est ici que Schiller fait appel à la beauté, cet accord vigoureux de toutes les facultés de l’homme. Schiller estime que la beauté seule peut l’engendrer. C’est en présence d’un objet beau seulement que l’homme éprouvera une intuition de son humanité totale, qu’il se sentira entièrement homme.

Schiller n’a défini la beauté que par ses effets sur l’âme humaine ; un objet est beau, a-t-il écrit, lorsqu’il est capable de « susciter en nous une harmonie intérieure de nos deux natures intensément actives, un instinct de jeu et un état de liberté qui sont les signes de l’humanité achevée ».

La beauté, Schiller l’a définie objectivement comme un mélange de sensibleet de suprasensible, de matière et d’idéal.

Il y aurait une beauté apaisante et une beauté énergique, et aucune d’elles ne serait capable de procurer à l’homme tous les biens qui sont la fin de la culture esthétique.

 

3. L’Art : but suprême de la beauté ?

 

L’art serait pour l’humanité le but suprême, car la fin assignée aux efforts de l’homme est une civilisation qui saurait se parer de beauté. La science elle-même y paraîtrait sous une forme belle. Les savants y organiseraient leurs vérités en systèmes harmonieux qui seraient de véritables œuvres d’art. La science et la beauté se confondraient.

Mais il y a une beauté humaine supérieure : c’est la beauté gracieuse qui est possible même chez un être humain dénué de beauté naturelle.

C’est une beauté inhérente aux mouvements, par exemple à la voix ou aux gestes ; et elle peut disparaître du sujet sans que l’identité de celui-ci soit modifiée. La grâce est donc un mouvement fortuit, car seul un mouvement fortuit peut cesser sans que le sujet éprouve par cet arrêt aucune altération de son être. Au contraire un mouvement nécessaire est lié à la nature sensible du sujet et s’il perd sa qualité, le sujet n’est plus lui-même. La grâce des gestes est l’expression visible de l’harmonie intérieure, de son humanité achevée. Il est moral non pas seulement dans tel ou tel de ses actes, mais dans son être tout entier.

 

4. Prendre soin de son corps

 

« Prendre soin » revient à vouloir faire acquérir les moyens de préserver soi-même son intégrité physique et mentale.

Le corps, objet de la nature, obéit aux lois de la matière et de la vie, il est soumis à une maturation puis un vieillissement programmé biologiquement, il contient les marques de notre identité individuelle comme celles de notre appartenance à une espèce ; et tout en étant partie intégrante de la nature, il est d’emblée culturel, en ce que des techniques du corps orientent ses mouvements, ses rythmes, ses fonctions vitales, à travers l’action (par les soins) de son entourage humain. Le corps s'inscrit donc dans des rites, des croyances, des principes, des valeurs, des coutumes, des espoirset des peurs.

La responsabilité de soi, s’acquiert par le biais de l’éducation, et s’associe à une injonction à se construire soi-même, à devenir ce que l’on veut et doit être, et surtout ne pas « se laisser aller », ne pas « négliger le soin de soi ». Paraître « plus que son âge » lorsqu’on est très jeune, ou « plus jeune » lorsqu’on atteint l’extrême maturité : tel est le signe de la responsabilité de soi, qui rend le corps opérationnel et dynamique. Le corps porte les traces des choix de vie.

« Ce qui se dit par le corps est autre chose que ce qui se dit par les mots, et souvent les mots et le corps se contredisent ».

Le tremblement trahit l’émotion qu’on voulait cacher, la rougeur trahit la honte ou la culpabilité que les mots dénient, la froideur du regard dément les paroles aimables. Ainsi on peut comprendre un interlocuteur au-delà des mots qu’il profère. 

 

5. Un devoir de santé : oubli ou obsession du corps ?

 

Derrière cette fiction philosophique, transparaît l’idée que la santé peut avoir une valeur éthique. Il y aurait un devoir de santé. Au même titre que Rousseau refusait avec force l’idée que l’homme pourrait librement renoncer à sa liberté, l’homme ne serait pas libre de renoncer à sa santé. Les interdits récents à l’égard du tabac et la répression de l’alcoolisme, se veulent une protection forcée de la santé de chacun et de l’intégrité de tous : se détruire soi-même est aussi détruire un peu son entourage, et l’existence de protections sociales confère aux choix individuels des conséquences collectives. 

Une telle vision ne tient pas compte du fait que nombre de maladies ne dépendent pas de l’attitude du malade.

Il y a une grande injustice dans les destins individuels, et les recommandations pour préserver la santé sont fréquemment contradictoires : le cancer du poumon atteint plus souvent les fumeurs, mais peut atteindre des non-fumeurs, alors que la maladie de Parkinson semble repoussée ou retardée par l’usage du tabac ; la consommation modérée de vin préserve de la maladie d’Alzheimer, mais si la dose est trop forte la cirrhose du foie guette…

Au souci de maintenir le corps dans la rectitude(la rectitude physique préfigurant et favorisant la rectitude morale), se sont opposés des courants prônant un corps souple et libéré, naturel et spontané.

Ainsi Locke s’exclamait :

« Laissons à la nature le soin de former le corps comme elle croit devoir le faire. Elle travaille beaucoup mieux, avec beaucoup plus d’art, que nous ne pourrions le faire nous-mêmes si nous prétendions le diriger »

 

 

Faut-il alors se soumettre au destin du vieillissement et de la mort ? On « soigne » un cadavre, ce qui signifie qu’on va lui donner une expression sereine, le maquiller, le coiffer. Respect du mort ? ou comédie tragique ? 

Si contre la mort on ne peut rien, on pourrait peut-être ne pas ressentir unilatéralement le vieillissement comme un destin tragique, mais comme un épanouissement, une réalisation de soi, à la façon dont le fait Michel Serres s’émerveillant devant les marques du corps déclarait que l’homme est un être soigné, qui fait de ses contraintes un outil pour sa liberté.

 

 

«  Plus le corps est jeune et plus il est possible, plus il est capable du multiple, et plus il a de temps […] plus il est indéterminé. L’intérêt du vieillard est dans sa détermination, son corps est tout entier devenu mémoire, sa peau est frayée, comme au delta du Gange… »(sic)

 

6/ Conclusion

 

Il existerait un humanisme esthétique qui se combine avec une croyance kantienne à la morale du devoir et de la liberté ; de cet humanisme on peut en déduire un libéralisme politique intégré à une croyance en une réalisation immanente de la liberté dans le monde. Il s’agit de transformer la société par la beauté et par la moralité que la beauté aura rendu possible et la liberté politique apte à la réaliser toujours plus dans le monde.

À quoi ressemblerait, pour chacun, cette vie d’accomplissement intérieur ? C’est à chacun de le découvrir. Mais on peut dire déjà que, pour atteindre cette beauté ou cette sagesse, il n’est pas seulement indispensable d’écrire ou de lire des livres, de peindre ou de regarder des tableaux, pas plus qu’il ne l’est de prier une divinité ou de se prosterner devant des idoles, de bâtir la Cité idéale ou de combattre ses ennemis.

On peut le faire en contemplant le ciel étoilé au-dessus de sa tête ou la loi morale dans son cœur, en déployant ses forces intellectuelles ou en se dévouant à ses proches, en labourant son jardin ou en construisant un mur bien droit, en préparant le repas du soir ou en jouant avec un enfant.

 

« C’est par la beauté que l’on s’achemine à la liberté. »

 

 

 

 

 

 

 

 Questionnements et interventions des participants

 

 

Odile

 

La beauté et le souci de la beauté m’apparaissent comme 2 choses différentes.

La beauté (ce qui est beau…) on le perçoit ou on ne le perçoit pas… cela peut concerner un objet, une action, une œuvre d’art, un paysage, une personne, une expression, etc… elle surgit de la réalité… donc peut apparaître à tout moment…

Dans le souci de la beauté, j’entends plutôt la recherche, le désir, l’exigence du beau, du bien, du bon…. (selon l’esprit platonicien) Cela nécessite la mise en œuvre de la volonté et l’intervention de la raison. La beauté qui s’éduque… qui se travaille… qui fait sens…

Dans les 2 cas, la perception du beau dans ses différents aspects (relationnel, intellectuel, spirituel, matériel, etc…) – grandit/enrichit l’homme et sa vie.

Elle provoque un décentrage, une stimulation, un dépassement de la personne qui s’émerveille, qui apprécie la beauté, comme un éclat de vie. Une forme de transcendance en quelque sorte génératrices d’impressions fortes, d’émotions et sentiments divers et variés… Cela donne du piment à la vie, du relief, une musique, une danse, un rythme, une grandeur…

Rares personnes sont insensibles par ex. a un coucher de soleil… il y a quelque chose d’universel dans la beauté… dans la personne qui la perçoit… idem pour un exploit, un acte courageux, etc…

Kant précise que c’est la satisfaction que procure le beau qui est universelle, mais pas l’objet du beau lui-même.  La beauté touche l’homme, mais elle ne dit rien de son humanité, les nazis étaient des amateurs d’art.

L’humanité de l’homme est censée faire apparaître de la dignité, de la sociabilité, de l’empathie… etc… L’expérience vécue du beau peut y participer dans la mesure où l’action est partagée, comprise, et appréciée avec d’autres.

 

 

 

 

François

 

  • La beauté est une notion subjective ;
  • Il y a de la beauté dans la nature ; il suffit de prendre le temps de la regarder ;
  • Il y a de la beauté dans une œuvre musicale qui vous fait vibrer et vous rend humble ; c’est un déclencheur vers plus d’humanité ; tout comme la lecture de certains livres ou certaines poésies ;
  • La beauté c’est aussi l’amour que l’on porte à l’autre, la compassion, la compréhension des souffrances de ceux que l’on côtoie ;
  • Il y a toujours une certaine beauté à regarder un être humain ;
  • La beauté ne peut être qu’un sentiment intérieur ; d’autres préfèrent partager ce sentiment ;
  • Le souci de la beauté ne peut amener qu’au bonheur ;
  • Certains êtres n’éprouvent aucun souci de la beauté ; la cupidité en est l’une des causes ;
  • Sans souci de la beauté, aucune humanité serait possible ;
  • On peut avoir le souci de la beauté que pour soi-même ; dans ce cas, on peut ne pas faire cas d’une humanité ; (Hitler, Trump)
  • Beaucoup de ceux qui dirige le monde ont une culture appauvrie ; ils ne se tournent donc pas, ou très peu vers la beauté ; au final, il relègue les sociétés vers une inhumanité ;
  • Pourtant, dans la pauvreté, on trouve la beauté ; bien souvent, ce sont les êtres les plus humbles les plus humains ;
  • Le souci de la beauté doit faire partie de l’enseignement ; c’est un miraculeux remède contre la violence (la violence à l’école par exemple) ;

Citations :

"La beauté ne se voit pas sur le visage mais dans le cœur. " d’Henri Salvador ;

"La beauté inspire l'amour ; l'esprit, l'admiration, et une belle âme l'estime." de Pierre-Jules Stahl ;

"Le caprice est dans les femmes tout près de la beauté pour être son contrepoison." de Jean de La Bruyère ;

"La beauté séduit la chair pour obtenir la permission de passer jusqu'à l'âme." de Simone Weil ;