Ateliers littérature

Café philo animé par Jean-François Sabourin le 11 décembre 2019

 

 

Propos introductif
de Jean-François Sabourin
11 décembre 2019

 

 

 

Peut-on exister

 

sans dépendre du regard de l'autre ?

 

 

 

1. LA QUESTION D’AUTRUI DANS LA PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

 

Nous allons aborder ici la question d'autrui telle qu'elle a été envisagée dans la philosophie française contemporaine, plus précisément chez les philosophes français qui se sont directement inspirés de la phénoménologie de Husserl (philosophe et logicien, autrichien de naissance, puis prussien, fondateur de la phénoménologie, qui eut une influence majeure sur l'ensemble de la philosophie du XXᵉ siècle).

 

 

 

 

Il n'est pas nécessaire d'entrer dans de longues explications à propos de ce nom de "phénoménologie" (La phénoménologie est un courant philosophique qui se concentre sur l'étude des phénomènes) : Husserl lui-même lui a donné comme maxime : "Droit aux choses elles-mêmes", entendant par là que la philosophie devait avoir pour tâche la pensée de ce qui nous apparaît dans notre expérience la plus commune. Or, notre expérience est d'abord expérience des autres, au sens où dans la vie quotidienne, lorsque nous agissons, parlons, et éprouvons des émotions et des désirs, nous sommes toujours déjà impliqués dans une relation avec les autres et nous considérons par conséquent que leur existence va de soi. Pourtant dès que nous tentons de penser cette expérience que nous faisons quotidiennement d'autrui, nous sommes confrontés à des problèmes. Il en va de l'expérience d'autrui comme de celle du temps.

L'autre est lui aussi un "moi" pour lui-même, un ego, tout comme chacun : il apparaît ainsi comme la prolongation de notre propre moi, comme un autre moi, un alter ego. Pourtant il est un moi que nous ne sommes pas. Comment cela est-il possible ? l'autre est un moi qui est situé à l'extérieur de soi-même dans le monde. Cela veut dire que le monde extérieur peut seulement être considéré comme un « non-moi », comme le dit Fichte (philosophe allemand du XIXᵉ siècle) : « Ce qui d'abord est autre pour moi, c’est le monde, l'ensemble des objets, et il semble au premier abord impossible de trouver une conscience similaire à la mienne dans la sphère des objets. » Il semble donc que nous soyons d'emblée face à une opposition fondamentale, celle de l'extérieur et de l'intérieur, du monde et du moi, de l'expérience de soi et de l'expérience de l'objet, de sorte que l'expression même d'alter ego paraît être contradictoire. 

 

 

 

 

 

Il semble qu'il y ait à cette à priori deux positionnements possibles :

Le premier : consiste à admettre que l'expression "alter ego" n'a pas de sens. Si l'expérience de l'ego est intuitive et immédiate, comme l'affirme Descartes, si c'est la seule expérience qui implique immédiatement l'existence de ce qui est expérimenté en elle, il faut alors en venir à la conclusion qu'il y a seulement un ego, et que notre conscience est la seule conscience possible.

Le solipsisme (Théorie d'après laquelle il n'y aurait pour le sujet pensant d'autre réalité que lui-même) semble ainsi la seule solution logique au problème de l'existence d'autrui. Mais est-ce là une position philosophique tenable ? Même Descartes a dû admettre l'existence de fait des autres et la pluralité des sujets et il a pu le faire parce que l'ego n'est pas pour lui l'unique fondement de la philosophie, mais qu'il reconnaît aussi comme fondement Dieu, qui peut garantir l'existence des autres ego.

 

 

La seconde solution : l'aporie (logique insoluble) d'autrui consiste par conséquent à reconnaître l'existence des autres en tant qu'elle est donnée dans l'expérience la plus ordinaire. Sur la base de notre expérience immédiate, nous sommes en effet naturellement portés à affirmer que les autres existent réellement, et qu'il y a donc une pluralité d'ego. Dans cette perspective notre être, notre existence individuelle dépend de notre nature, de notre essence, qui est l'humanité. L'humanité en tant qu'essence requiert, afin de passer à l'existence, de devenir réelle dans une pluralité d'êtres. C’est seulement au XVIIIe siècle que Kant, dans la « Critique de la raison pure », entreprend d’expliquer qu'au lieu de croire que le sujet, en vue de la connaissance, doit se régler sur l'objet préexistant, il faut plutôt, comme Copernic l'a fait avec les mouvements des astres, changer de point de vue, et imaginer que c'est l'objet qui doit se régler sur le sujet.

Est-ce que nous avons effectivement besoin de raisonner pour trouver un accès à autrui ?

Il est possible d'opposer trois objections à cette hypothèse :

  1. La psychologie montre que l'enfant comprend immédiatement les expressions faciales de ceux qui l'entourent sans avoir besoin de raisonner.
  2. Le raisonnement par analogie présuppose que le corps d'autrui et le nôtre puissent être comparés : or, nous avons une expérience interne de notre propre corps, et une expérience objective très pauvre de celui-ci, ce qui rend la comparaison entre eux difficile.
  3. Même s'il y avait une possibilité de reconnaître une similitude entre soi et l'autre, comment être sûr que nous ne projettons pas notre propre conscience dans l'autre et que nous découvrons réellement une autre conscience que la nôtre ?

La philosophie moderne, c'est-à-dire la philosophie cartésienne, ne peut pas rendre compte de l'expérience de l'autre, parce qu'elle donne accès au champ de l'expérience à travers l'ego défini comme intériorité pure. Nous avons pour cela besoin d'une autre sorte de philosophie. C'est cette philosophie que Husserl a nommée phénoménologie parce qu'elle tente de décrire ce qui simplement apparaît.

 

2. L'HOMME PEUT-IL ETRE HUMAIN SANS AUTRUI ?


Tout au long de son existence, l'homme est entouré par des individus dont la présence d'autrui. Le fait d'être humain c'est appartenir à l'humanité c'est-à-dire à l'ensemble de personnes capables d'autonomie. Être humain c'est donc appartenir à l'humanité tout en étant capable de respecter les autres.

On peut alors se poser différentes questions :

. Puis-je être humain qu'en compagnie d'autrui ?

. Serais-je heureux si autrui n'était pas là ?

. La solitude est-elle synonyme de bonheur?

. Puis-je exister sans autrui ?

. Mon humanité dépend-t-elle de la présence d'autrui ?

. N'ai-je pas intérêt à connaître cet être avec qui je vis ?

. Qu'est-ce que je gagnerais ou perdrais si autrui venait à disparaître ? 


L'homme pense que si autrui disparaissait, il gagnerait à vivre librement puisque autrui apparaît généralement comme une limite voire une menace à ma liberté. En effet, Jean Paul Sartre a affirmé « autrui me vole le monde » c'est-à-dire qu'il voit en autrui, un individu qui nous vole notre propre liberté et ne cesse de nous transformer en objet. Nous serions alors vraiment libre si nous étions seuls puisque nous pourrions faire comme bon nous semble et notre opinion prévaudrait car il n'y aurait plus personne pour nous contredire. C'est pourquoi Aristote a affirmé "Quand la fortune est favorable, à quoi bon des amis ?". Il prétend que ceux qui sont parfaitement heureux sont ceux qui se suffisent à eux-mêmes et qu'ils n'ont pas besoin d'autrui. Le bonheur supposerait alors la solitude.

 

 

 

Ainsi, Henrik Ibsen (dramaturge norvégien), dans « Un ennemi du peuple », a écrit « L'homme le plus fort au monde, c'est celui qui est le plus seul ».

 

 

 

L'être humain, même s’il lui arrive de vivre isolé, peut-il se passer des autres ?

 

 

3. L'HOMME NE PEUT PAS ETRE HUMAIN SANS AUTRUI

 

« Le meilleur moyen pour apprendre à se connaître, c'est de chercher à comprendre autrui ». disait André Gide. La connaissance d'autrui serait l'acte par lequel un sujet se saisit d'informations afin de les comprendre et de les expliquer. Autrui serait un sujet comme chacun, et surtout un alter-ego qui refuse de se laisser réduire à l'état d'objet. C'est pourquoi chercher à connaître autrui comme ON... 

 

 

 

4. L'EXISTENTIALISME

C'est cet extrait de texte de Sartre qui me suggère quelques questions pour notre débat.


"Ainsi, l'homme qui s'atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu'il ne peut rien être (au sens où on dit qu'on est spirituel, ou qu'on est méchant, ou qu'on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre. L'autre est indispensable à mon existence, aussi bien d'ailleurs qu'à la connaissance que j'ai de moi. Dans ces conditions, la découverte de mon intimité me découvre en même temps l'autre, comme une liberté posée en face de moi, qui ne pense, et qui ne veut que pour ou contre moi. Ainsi découvrons-nous tout de suite un monde que nous appellerons l'intersubjectivité, et c'est dans ce monde que l'homme décide ce qu'il est et ce que sont les autres."


L'existentialisme est un humanisme. Sartre.

 

L'intersubjectivité est donc une interaction dans laquelle se joue l'image que nous faisons de nous et de l'autre. Dans ces conditions, notre dépendance à l'égard d'autrui est posée. A partir de là, se posent des questions en rapport avec les registres et les modalités de cette dépendance à autrui :


- Que me coûte ma dépendance ?
- Qu'exige ma liberté ?
- Peut-on échapper à la rivalité, aux rapports de force, à l'adversité avec autrui ?
- Peut-on échapper à l'emprise de l'autre sur soi ou à celle de soi sur l'autre ?
- A quelles conditions devenons-nous gagnant-gagnant dans une relation de dépendance ?

Ecrivain et philosophe engagé dans son siècle, SARTRE laissa à sa mort une œuvre riche et diverse dans son genre (romans, nouvelles, théâtre, essais...). Il est reconnu pour sa philosophie : l’existentialisme, popularisée par la phrase « l’existence précède l’essence ». Si l’on veut aborder la notion du regard et son rôle dans la relation à autrui, il convient de revenir sur quelques concepts de la philosophie sartrienne. Selon SARTRE la philosophie existentialiste se situe au cœur d’une doctrine philosophique qui accorde une place fondamentale à la subjectivité, à l’analyse concrète du vécu : chacun serait seul face à soi-même et à la contingence du monde. L’être humain évolue en effet dans un monde indéterminé, absurde qui n’est justifié par rien d’autre que par lui-même. SARTRE parle en ce sens de facticité (caractère de ce qui est factice, artificiel) du monde.

 

 

En outre SARTRE distingue deux modes d’être : l’être en-soi et l’être pour- soi.

L’être en-soi : désigne le mode d’être des choses, qui se contentent d’être sans avoir de retour sur elles-mêmes, autrement dit de conscience. En ce sens elles obéissent au principe d’identité : une table est une table et rien de plus.

l’être pour-soi : renvoie au mode d’être de l’homme, en tant qu’il a une conscience. Cet être se dédouble par sa capacité à opérer un retour sur soi.

À ces deux modes d’être il faut en ajouter un troisième, l’être pour-autrui dont la recherche de la nature est au centre de notre problématique.

 

5. La découverte de l’être pour-autrui

 

  1. Une découverte par le regard

Pour SARTRE, le regard est objectivant par nature. Le regard d’autrui est spatialisant et temporalisant, il nous inscrit dans un monde précis, celui de sa subjectivité. Ainsi notre « être pour-autrui » n’est autre que notre moi-objet saisi par autrui dans le regard.

     2. Le conflit par l’objectivation

Pourtant dans le regard d’autrui s’exprime alors autant une subjectivité insaisissable qu’une infinie liberté. Cette liberté vient alors s’opposer à la nôtre, et de ce fait la limite. SARTRE conclut en ce sens : « Ainsi, être vu nous constitue comme un être sans défense pour une liberté qui n’est pas notre liberté. C’est en ce sens que nous pouvons nous considérer comme des « esclaves », en tant que nous apparaissons à autrui ».

 

6. L'absence factuelle

L’absence exprime un lien entre des réalités-humaines : on ne dit pas en effet d’un objet qu’il est absent. De plus l’absence suppose l’existence concrète de la personne. La mort ne serait pas une absence, la mort serait celle de la subjectivité, une fois mort nous devenons pur objet du monde. De manière générale l’absence ne changerait rien aux significations de la relation (être frère, ami, faire les mêmes études, etc.), ces significations sont des éléments d’une présence originelle sur laquelle la présence ou l’absence factuelle (en tant qu’objet dans le monde) vient s’ajouter.

 

7. Implications sur la nature de notre relation à autrui

Le fait que nous apparaissions en tant qu’objet pour un sujet est indubitable, même si nous pouvons ne pas être un « ceci » présent dans le monde pour un autrui singulier.

Ainsi notre objectivation n’est plus réduite aux rencontres concrètes avec autrui, tout comme la menace pour notre liberté qu’elle implique.

 

SARTRE résume cela en ces termes :

« Autrui m’est présent partout comme ce par quoi je deviens objet ».